« Dégage de là, Marco, » cracha Christian en le repoussant violemment par l’épaule. « Tu n’as plus un sou vaillant. Tu es un cadavre financier et je n’embarque pas de poids mort. Rentre chez toi pleurer dans les jupes de ton père. »
« Non ! Tu ne peux pas me laisser là ! » hurla Marco en s’agrippant délibérément au revers de la veste de Christian. Ses doigts agrippèrent le tissu épais et sentirent immédiatement la forme rectangulaire et rigide de la clé de chiffrement et d’un disque externe glissés dans la poche intérieure. « On était potes, Christian ! Tu m’avais promis qu’on ferait des affaires ensemble à Zurich ! »
« Lâche-moi, sale parasite ! » rugit Christian en levant le poing pour frapper Marco au visage.
Le coup n’atteignit jamais sa cible.
Surgissant de l’angle mort du conteneur avec une vélocité foudroyante, Leonardo Moretti saisit le poignet levé de Christian d’une prise de fer, exerçant une torsion brutale qui força l’espion industriel à plier les genoux dans un cri d’agonie étouffé. Au même instant, Matteo et deux techniciens en tenue de voirie bloquèrent les portières de la berline et neutralisèrent le marin qui descendait de la passerelle du yacht pour s’enquérir du tumulte.
Marco, projeté au sol par la violence du mouvement, ne resta pas inerte. Avec une rage qu’il ne se connaissait pas, il rampa sur le bitume huileux, plongea le bras à travers la vitre baissée de la berline allemande et arracha la lourde sacoche en cuir noir posée sur le siège en cuir passager.
« Je l’ai ! » cria Marco en se relevant d’un bond, serrant le cuir contre son torse comme s’il s’agissait du trésor le plus précieux de la terre. « Leonardo, j’ai le dossier ! »
Christian, plaqué contre le capot brûlant de sa propre voiture par la poigne implacable de Leonardo, cracha une injure sanglante. « Moretti… Tu n’as aucune autorité légale pour faire ça. Si tu touches à ce véhicule, mes employeurs te traîneront devant les tribunaux internationaux jusqu’à ce que tu sois dépouillé du dernier centime de ton petit empire immobilier ! »
Leonardo s’approcha du visage de son prisonnier. Sa voix, murmurée au creux de l’oreille de Christian, possédait la froideur d’une lame d’acier trempé. « Tes commanditaires ne feront rien du tout, Vieri. Parce que la police financière maritime, que j’ai prévenue par canal direct il y a dix minutes en qualité d’officier de réserve du génie, est déjà en train de bloquer l’embouchure du chenal avec deux vedettes rapides. Et ils ne viennent pas pour un vol de documents privés. Ils viennent pour une saisie de stupéfiants et de devises non déclarées qui se trouvent dans la cale arrière de ce yacht depuis son escale à Tanger la semaine passée. Tu pensais que j’avais acheté la villa Bellini sur un coup de tête ce matin ? J’étudie tes réseaux et les failles de ton consortium fantoche depuis six mois. Tu n’es qu’un pion qu’on sacrifie sans même lui demander son avis. »
Les gyrophares bleus des vedettes des garde-côtes illuminèrent soudain la surface noire de la rade, déchirant la nuit d’éclats silencieux et menaçants. Les sirènes retentirent au loin sur l’eau, annonçant l’encerclement total de la darse.
Leonardo relâcha sa prise, essuya posément la paume de ses mains avec un mouchoir immaculé qu’il jeta ensuite sur le pare-brise de la voiture de Vieri, et fit signe à Marco de le suivre sans un regard en arrière.
« Monte, » dit simplement Leonardo en regagnant sa berline.
Marco grimpa côté passager, la sacoche noire calée fermement entre ses genoux. Ses mains étaient écorchées par le bitume, son t-shirt blanc maculé de cambouis et de sueur, mais pour la première fois de sa vie d’adulte, son regard ne fuyait plus. Il respirait à pleins poumons, conscient d’avoir traversé un gouffre dont il aurait pu ne jamais revenir.
Le retour vers les hauteurs de la baie se fit alors que les premières lueurs de l’aube commençaient à teinter l’horizon d’un rose pâle et froid. Le soleil matinal chassait les brumes marines accrochées aux falaises. Quand la voiture franchit à nouveau les grilles ouvertes du domaine Bellini, la propriété semblait sortir d’un cauchemar. Les pelouses étaient jonchées de gobelets en plastique, de confettis dorés et de bouteilles cassées, tristes reliques de la fête dérisoire de la veille.
Dans le salon aux baies vitrées ouvertes, Alberto Bellini n’avait pas bougé d’un millimètre. Il était assis sur la même marche, le dos courbé, attendant le verdict de son existence. Près de lui, Madame Vianello tenait une cafetière fumante, veillant sur son ancien patron avec une loyauté silencieuse que l’argent n’achète pas.
Entendant le bruit des pas sur le gravier, Alberto leva lentement la tête. Ses yeux rougis s’arrêtèrent d’abord sur Leonardo, puis sur Marco. Quand il vit la sacoche de cuir noir suspendue au bras de son fils, l’industriel poussa un soupir si profond qu’il sembla vider toute la souffrance accumulée durant des années d’angoisse.
Marco s’avança sans un mot. Il traversa la pièce dévastée, s’agenouilla devant son père sur le marbre froid et posa le dossier noir sur ses genoux tremblants.
« Les brevets sont intacts, papa. La clé est à l’intérieur. Tout y est. »
Alberto effleura le cuir d’une main tremblante. Deux larmes lourdes roulèrent sur ses joues burinées avant de s’écraser sur le fermoir métallique. Il leva son autre main et, pour la première fois depuis des années, la posa sur la nuque de Marco, attirant le front de son fils contre son épaule dans une étreinte silencieuse, dénuée de tout fardeau financier, une étreinte d’homme à homme.
« Pardon, papa, » murmura Marco, la voix brisée mais claire. « Je suis désolé pour chaque seconde passée à faire semblant d’être quelqu’un que je n’étais pas. »
Leonardo contemplait la scène depuis le seuil. La lumière du matin baignait désormais la pièce d’une clarté crue, sans concession. Il n’y avait plus d’artifices, plus de masques dorés, plus de musique assourdissante pour masquer le vide. Il n’y avait que la vérité nue d’une reconstruction nécessaire.