« Non ! » cria Marco avec une sincérité désespérée qui fit écho dans toute la villa dévastée. « Christian me connaît. Il sait que je suis un idiot inconscient, il ne se méfiera pas de moi si je me présente devant lui. Si tes hommes de sécurité arrivent avec leurs camionnettes, il comprendra immédiatement que le coup a été découvert et il jettera la sacoche ou la clé à la mer avant que vous ne montiez à bord ! Vous n’aurez rien, ni preuves ni brevets ! Alors que si j’y vais… si je fais semblant de fuir la faillite de mon père pour lui demander de me cacher sur son bateau, je peux m’approcher de lui. Je peux t’obtenir les dix secondes dont tu as besoin ! »

Leonardo toisa le jeune homme. Pendant plusieurs secondes interminables, son regard d’acier fouilla l’âme de Marco Bellini. Il ne cherchait pas le fils de famille insolent qui l’avait humilié pour une simple chemise d’emprunt, mais la graine d’homme qui pouvait encore germer sous les décombres de son orgueil.

« Si tu montes dans ma voiture, Marco, il n’y a plus de retour en arrière possible. Tu ne seras plus l’héritier intouchable. Tu seras un complice aux yeux de ces voyous, et ils n’hésiteront pas à te briser les os si ton jeu sonne faux. Es-tu prêt à risquer ta peau pour réparer une bêtise que tu croyais n’être qu’un jeu d’enfant gâté ? »

Marco serra les poings si fort que ses ongles s’enfoncèrent dans sa chair. « C’est la seule chose qui me reste à faire. Pour mon père. Pour ces ouvriers que je n’ai jamais voulu regarder en face. »

Alberto murmura le prénom de son fils avec un mélange de terreur et de fierté tardive, mais Marco ne se retourna pas. Leonardo esquissa un imperceptible mouvement de menton. « Alors bouge-toi. Nous avons vingt-quatre minutes de route et la corniche est sinueuse. »

Le trajet le long du littoral fut une descente vertigineuse dans les ténèbres. Leonardo conduisait une berline sobre mais dotée d’une motorisation préparée pour avaler le bitume avec une précision millimétrée. À chaque lacet serré au-dessus du vide obscur de la mer, les pneus gémissaient contre le goudron froid. Dans l’habitacle, personne ne prononçait un mot. Marco regardait ses mains vides posées sur ses genoux. Le poids imaginaire de ses chaînes d’or disparues lui brûlait encore la nuque. Il pensait à ces années passées à mépriser les anonymes, les employés invisibles qui ramaient dans l’ombre pendant qu’il paradait à la proue d’un navire qu’il croyait insubmersible.

Vingt minutes plus tard, ils atteignirent la zone industrielle et portuaire de La Spezia. Les silhouettes géantes des grues de déchargement se découpaient comme des squelettes d’acier contre les lueurs orangées des lampadaires sodium. Au bout d’une darse isolée, derrière des hangars de carénage à demi délabrés, la silhouette blanche et profilée d’un yacht de trente mètres oscillait doucement sur l’eau noire du bassin.

À cent mètres du quai, une camionnette de voirie orange barrait l’accès principal avec deux feux clignotants. Devant la barrière improvisée, la berline allemande gris mat était immobilisée, moteur tournant, phares braqués sur le chauffeur de chantier qui discutait avec animation avec un homme grand, vêtu d’une veste sombre : Christian Vieri.

Leonardo coupa les feux de son véhicule et s’arrêta dans l’ombre portée d’un vieux conteneur rouillé. Il se tourna vers Marco. « Il n’est pas encore monté à bord. La sacoche est probablement sur le siège passager de sa voiture ou passée en bandoulière sous sa veste. S’il monte sur cette passerelle, les marins du bord lèvent l’ancre et nous n’avons aucun mandat légal pour arraisonner un yacht battant pavillon étranger en mouvement. Tu sais ce que tu as à faire ? »

Marco sentit son cœur battre avec une telle violence qu’il crut qu’il allait exploser dans sa poitrine. Sa bouche était sèche, mais une détermination nouvelle avait chassé la terreur puérile. « Je descends. Je crée le désordre. »

« Ne joue pas au héros, » ordonna Leonardo d’un ton d’une gravité absolue. « Fais juste ce pour quoi tu es doué : fais l’enfant paniqué qui exige de l’aide. Attire son attention loin de la voiture et de la passerelle. Mes hommes et moi nous chargerons du reste dès que son dos sera tourné. »

Marco ouvrit la portière et s’élança dans la nuit fraîche et salée du port.

Il courut à découvert, simulant une démarche chancelante, respirant bruyamment pour donner l’illusion d’une panique incontrôlée. « Christian ! Christian, attends ! Par pitié, attends-moi ! »

L’homme près de la berline se retourna brusquement, la main droite plongeant instinctivement sous le revers de sa veste avec la vivacité d’un professionnel aguerri. En reconnaissant la silhouette désordonnée de Marco courant vers lui en t-shirt blanc, il fronça les sourcils avec une exaspération non dissimulée.

« Marco ? Qu’est-ce que tu fabriques ici, crétin ? » siffla Christian à mi-voix en jetant des regards circulaires vers les ombres du hangar. « Comment tu m’as trouvé ? »

Marco s’effondra presque contre l’aile avant du véhicule allemand, feignant d’avoir le souffle coupé, les yeux écarquillés par une terreur feinte et réelle à la fois. « C’est la fin, Christian ! C’est la fin de tout ! La police fiscale… ils ont débarqué à la villa juste après ton départ ! Mon père m’a avoué qu’il était ruiné, qu’il y avait des mandats d’arrêt pour détournement et que j’allais être inculpé comme complice de gestion ! Ils vont saisir tous mes comptes, mes voitures, tout ! J’ai vu sur ton GPS l’autre jour que tu avais ton bateau ici… Emmène-moi avec toi, je t’en supplie ! Je ne peux pas aller en prison, je ne tiendrai pas un seul jour ! »

Christian le fixa avec un mépris si pur, si glacial que Marco comprit instantanément à quel point cet homme n’avait jamais été son ami, même pour une seconde. Ce n’était qu’un vautour patient, attendant que la proie montre sa faiblesse.