« Un type… un type que j’ai rencontré il y a six mois au club nautique de Portofino, » expliqua Marco en tremblant, les mots trébuchant sur ses lèvres. « Il disait qu’il travaillait dans le capital-risque en Suisse. Il m’a payé des verres, il m’a prêté sa voiture de course une fois. Ce soir, c’est lui qui insistait pour que j’organise cette soirée ici ! Il me répétait que je devais marquer mon territoire avant que mon père ne change d’avis sur la succession. Et vers vingt-deux heures, je l’ai vu revenir du couloir principal. Il portait une sacoche en cuir noir sous son manteau alors qu’il faisait plus de vingt degrés dehors. Il m’a dit qu’il avait une urgence avec sa fiancée à Milan et il est parti en trombe. »

Leonardo consulta sa montre de sport au cadran sombre. « Il est presque minuit. Cela fait près de deux heures qu’il a quitté les lieux. S’il roule vers la frontière suisse par l’autoroute des Lacs, il aura passé la douane de Chiasso avant une heure du matin. Et une fois ces documents en territoire helvétique dans les mains de ses commanditaires, vous pouvez faire une croix définitive sur votre avenir. »

Alberto pleurait en silence, le visage enfoui dans ses paumes calleuses. L’homme qui avait bâti sa réussite à la force du poignet voyait le labeur de toute son existence balayé par la naïveté criminelle d’un fils gâté.

Marco regarda son père. Pour la première fois de sa vie, le voile de vanité qui recouvrait son esprit se déchira entièrement. Il ne vit plus le pourvoyeur d’argent de poche illimité, le vieil homme ennuyeux qui parlait d’amortissements et d’économies d’énergie, mais un être humain brisé, vulnérable, anéanti par sa faute. Une douleur sourde et inconnue lui transperça la poitrine, mille fois plus cuisante que l’humiliation que Leonardo lui avait infligée devant ses convives.

« Qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Marco d’une voix blanche. « On appelle la police ? On appelle les carabiniers ? »

« Les carabiniers mettront quarante-cinq minutes à monter jusqu’ici pour constater l’effraction, prendre des empreintes et enregistrer une plainte, » répliqua sèchement Leonardo. « À cette heure-ci, le temps administratif joue pour les voleurs. Si nous lançons une alerte officielle maintenant sans preuves matérielles directes, les complices de ce prétendu banquier suisse détruiront la clé ou la feront disparaître dans un réseau opaque avant même le lever du soleil. L’action en justice prendra dix ans et votre entreprise sera morte la semaine prochaine. »

Leonardo prit son téléphone portable dans la poche de son pantalon de toile. Il composa un numéro sans hésiter et activa le haut-parleur. La sonnerie ne retentit que deux fois avant qu’une voix masculine, sobre et vigilante, ne réponde :

« Oui, patron ? »

« Matteo, où es-tu positionné ? » demanda Leonardo d’un ton monocorde.

« En bas de la colline, près du péage d’accès à l’autoroute A12, dans le véhicule de surveillance banalisé. Nous avons filmé l’ensemble des arrivées et des départs de la villa comme vous me l’aviez demandé hier pour sécuriser la transaction immobilière. »

Leonardo jeta un coup d’œil à Marco. Marco comprit à cet instant que Leonardo n’était pas seulement venu en polo pour donner une leçon d’humilité ; c’était un stratège impitoyable qui avait anticipé les dérapages potentiels de cette soirée de passation.

« Matteo, repère une voiture de sport immatriculée récemment, probablement louée ou enregistrée en Suisse. Le conducteur se fait appeler Christian Vieri. Il a quitté la villa aux alentours de vingt-deux heures avec une sacoche noire volumineuse. Dis-moi que tu l’as dans tes enregistrements. »

Le silence dura une vingtaine de secondes. Seul le bruit de touches de clavier résonnait à travers le haut-parleur.

« Trouvé, patron. Une berline allemande gris mat, plaques du canton de Lugano. Elle a franchi le rond-point en contrebas à vingt-deux heures douze. Mais elle n’a pas pris la direction du nord vers Milan ou la Suisse. »

Alberto releva brusquement la tête. Leonardo fronça légèrement les sourcils. « Pas vers le nord ? Quelle direction ? »

« Elle a bifurqué vers le sud-est, en direction des chantiers navals de La Spezia. Et nous avons une alerte de nos contacts sur place : un yacht privé sous pavillon de complaisance panaméen est amarré au quai de maintenance désaffecté depuis quarante-huit heures. Il a déposé son plan de navigation pour la haute mer à une heure trente cette nuit. Destination annoncée : Malte. »

Leonardo comprit instantanément la manœuvre. « Ils ne voulaient pas risquer les contrôles douaniers routiers avec des documents industriels physiques non déclarés. Ils vont transférer le dossier en eaux internationales pour le numériser en toute sécurité avant de disperser les copies sur des serveurs chiffrés. » Il marqua une pause d’une seconde, puis reprit d’une voix tranchante : « Matteo, bloque l’accès au quai avec deux camionnettes de nos équipes de voirie. Prétexte un affaissement de chaussée sur la voie portuaire. Retiens-les dix minutes, pas plus. J’arrive par la route de la corniche. »

« Reçu, monsieur Moretti. »

Leonardo raccrocha et rangea calmement son appareil. Il jeta un regard froid à Alberto. « Votre avenir industriel est en train d’embarquer pour la Méditerranée. Si ces documents montent à bord de ce navire, votre signature sur nos accords ne vaudra plus un sou dès demain midi. »

Leonardo fit volte-face pour quitter la pièce, mais une main fébrile s’agrippa à sa manche. C’était Marco.

Le jeune homme avait les yeux injectés de sang, les traits tirés par une angoisse sincère. Il avait retiré sa chemise argentée ridicule pour ne garder qu’un t-shirt blanc taché de poussière. « Emmène-moi. »

Leonardo dégagea son bras d’un mouvement sec, sans brutalité mais avec une fermeté implacable. « Toi ? Pourquoi ferais-je cela ? Pour que tu prennes des photos de la course-poursuite pour ton compte personnel ? »