« Plus vite, les filles », murmura Thomas en reposant Rose au sol sur un cordon de galets plus ferme.

Ils accélérèrent le pas, s’enfonçant dans les joncs coupants de l’estuaire. Mais le terrain devenait plus meuble. L’ouragan de six ans auparavant avait bouleversé les bancs de sable, créant des poches de sables mouvants et de vase profonde que seul un œil exercé pouvait deviner aux reflets de la lune entre deux nuages.

À mesure qu’ils approchaient de la crique, le faisceau lumineux derrière eux devint plus distinct, oscillant frénétiquement à travers les troncs calcinés par les anciennes tempêtes. Des aboiements lointains se firent entendre, étouffés par la bourrasque.

« Ils ont des chiens de pistage, grogna Thomas entre ses dents. Le chenil du domaine Langford. »

Maisie serra la main de sa sœur cadette au point de lui blanchir les jointures. Rose ne pleurait pas ; elle semblait pétrifiée, fascinée par les rais de lumière qui dansaient sur l’eau noire des canaux.

« Papa, murmura soudain Rose d’une voix blanche. Je sens cette odeur.
— Quelle odeur, trésor ?
— L’odeur du médicament et des fleurs qui piquent. »

Thomas se figea. Il huma l’air marin saturé d’humidité. Rien d’autre que le goémon et la terre mouillée. Mais Maisie s’arrêta également, son corps tout entier pris d’un tremblement convulsif.

« Elle est là, dit la grande sœur en pointant le ponton de bois vétuste qui menait au ponton de L’Albatros. Papa, elle nous attendait au bateau. »

Sur le ponton branlant, à demi immergé par le coefficient de marée montante, se dressait une silhouette longiligne. Elle ne tenait pas de torche, ne cherchait pas à se cacher. Elle portait un long manteau de cachemire noir trempé par les embruns et des bottes montantes de cavalier. À ses pieds, un molosse muselé était tenu en laisse courte par un troisième homme trapu, armé d’une carabine de chasse.

Eleanor Langford ne s’était pas contentée d’envoyer des sbires sur la route. Ayant appris l’existence de Thomas Avery et son passé de marinier, elle avait immédiatement déduit sa seule voie de fuite logique.

« Quel pathétique tableau de famille, Thomas Avery », résonna une voix métallique, d’une froideur aristocratique que le vacarme du ressac ne parvenait pas à étouffer.

Thomas fit un pas en avant, abritant ses deux filles derrière sa carrure massive. Il leva lentement son fusil, les deux canons pointés vers la silhouette sur la jetée.

« Reculez, madame Langford. Cette passerelle pourrit sous les pieds et la mer est mauvaise ce soir.
— Posez cette arme rouillée, répliqua Eleanor sans un cillement, avançant d’un pas lent sur les planches disjointes. Vous n’avez pas l’étoffe d’un meurtrier, Avery. Vous n’êtes qu’un charpentier d’épaves, un rat des sables qui a cru pouvoir voler le nom et la fortune qui me revenaient de droit. »

Elle braqua une torche puissante directement sur le visage de Rose. La fillette plissa les yeux, éblouie, mais ne baissa pas la tête. Son iris droit brillait sous la clarté crue, révélant la fameuse coulée d’or liquide qui signait son ascendance.

« Regarde-la, dit Eleanor avec un dégoût viscéral, s’adressant à l’homme armé près d’elle. Le portrait craché de ma sainte sœur. Une bâtarde conçue dans le péché pour dépouiller ma branche de la famille. Cette enfant aurait dû périr dans ce sous-sol inondé. J’avais payé le docteur pour qu’il s’assure qu’elle n’émette pas un son. Mais ce vieux lâche n’a pas eu le cran de la noyer de ses mains. Il l’a abandonnée sur le trottoir sous l’œil de cette petite mendiante. »

Elle désigna Maisie d’un geste dédaigneux de sa canne d’ébène.

« Six ans de paix gâchés par la conscience tardive d’un médecin moribond et la mémoire d’une gamine des marais. Mais tout cela se termine cette nuit. Le fleuve a déjà avalé beaucoup d’âmes. Trois de plus ne feront aucune différence statistique. »

L’homme à la carabine épaula son arme.

À cet instant précis, Maisie n’eut pas peur. La terreur qui l’avait paralysée pendant des années devant l’odeur d’essence de girofle et de manteau mouillé se mua en une rage fulgurante. Elle se souvint de cette nuit d’apocalypse, de la femme penchée au-dessus du landau improvisé qui avait levé une botte pour pousser le panier dans le caniveau où l’eau montait à grands flots. Maisie n’avait pas simplement trouvé le bébé : elle l’avait arraché aux mains d’Eleanor dans le noir, profitant de la chute d’un pan de toiture qui avait assommé la harpie.

« Tu as menti ! cria Maisie de toute la force de ses poumons d’enfant. Tu l’as jetée dans l’eau sale ! »

Le cri perçant résonna sur la lagune, déstabilisant une seconde le chien de garde qui se mit à aboyer furieusement en tirant sur sa chaîne.

Ce fut la seconde d’inattention dont Thomas avait besoin.

Au lieu de tirer sur les deux adultes, Thomas abattit les deux canons de son fusil vers le bas et fit feu sur le point de rupture de la vieille vanne d’écluse en bois vermoulu, située à trois mètres sur la gauche du ponton. La décharge de gros plomb pulvérisa les madriers séculaires retenant les eaux du réservoir supérieur de la scierie abandonnée.

Une vague de deux mètres de haut, lourde de boue, de troncs flottants et de débris marins, déferla avec le fracas du tonnerre sur la jetée de fortune.

L’homme à la carabine fut balayé net, précipité dans le courant tourbillonnant avec son molosse qui hurlait sous l’impact. Eleanor poussa un cri d’orfraie, ses bottes glissant sur le limon détrempé. Elle tenta de s’agripper à un poteau d’amarrage, mais la violence du flot arracha les pieux pourris comme des allumettes.

« Montez à bord ! » rugit Thomas en saisissant les deux fillettes sous ses aisselles.

Il franchit d’un bond prodigieux les trois derniers mètres d’eau bouillonnante pour atterrir sur le pont incliné de L’Albatros. Déposant les enfants dans la cabine de pilotage métallique, il enclencha le démarreur manuel du vieux diesel marin. Le moteur toussa dans un nuage de fumée noire, hésita, puis commença à battre d’un rythme régulier et puissant.