D’après le document, Rose était décédée moins d’une heure après sa naissance.
Elle était à l’étage, en train de faire ses devoirs. On entendait par intermittence le grattement léger de son taille-crayon contre la boiserie et le fredonnement insouciant d’un refrain d’école.
Thomas fixait encore la signature officielle, tracée à l’encre délavée au bas du certificat de la paroisse de Saint-Jude, lorsque Maisie entra dans la pièce. Ses bottes de pluie laissaient de petites auréoles d’eau boueuse sur le plancher ciré. Elle n’avait que quatre ans la nuit où elle avait porté le paquet de couvertures trempées à travers les rafales aveuglantes de l’ouragan Malo, et pendant des années, elle ne s’était souvenue que de bribes éparses : une silhouette penchée près des bennes métalliques derrière le dispensaire municipal, le froissement lourd d’un manteau d’homme ou de femme trop grand, et cette odeur tenace, écœurante, faite d’antiseptique bon marché et d’essence de girofle qui revenait hanter ses sueurs nocturnes.
Maisie s’arrêta net. Son regard glissa de l’inconnu en costume de gabardine grise vers le cliché en noir et blanc posé sur le chêne massif.
Puis, d’un doigt tremblant dont l’ongle était noirci par la terre du jardin, elle désigna une silhouette à l’arrière-plan. Une femme se tenait sur les marches d’un perron à colonnades, vêtue d’un tailleur cintré, une broche en forme de croissant d’argent piquée sur le col. Son visage ne souriait pas ; ses yeux clairs fixaient l’objectif avec une dureté d’acier.
Le visage de Maisie perdit toute couleur. Sa mâchoire se figea.
« Papa… je la connais. C’est elle. La femme du dispensaire. C’est son manteau. »
L’homme à la gabardine, qui s’était présenté d’une voix neutre comme étant l’avocat Arthur Vance, plissa imperceptiblement les paupières. Son regard ne trahissait aucune surprise, seulement la lassitude glaciale d’un professionnel habitué à remuer les fosses communes des familles régnantes.
« Cette femme est Eleanor Langford, murmura Vance en posant ses mains gantées de cuir sur le pommeau de sa canne. Elle est la belle-sœur de feu Julian Langford. Et si votre fille aînée a bonne mémoire, monsieur Avery, cela signifie qu’Eleanor se trouvait à Blackwood Spit trois heures avant l’effondrement de la digue. Or, d’après les dépositions sous serment enregistrées au tribunal du comté le lendemain matin, Eleanor Langford n’a jamais quitté le manoir familial de Port-Mercer, à quatre-vingts kilomètres au nord. »
Thomas sentit un étau d’acier se refermer sur sa poitrine. L’horloge du salon égrenait les secondes avec une lenteur de métronome funèbre. Dehors, les pins maritimes gémissaient sous le vent du large qui recommençait à fraîchir.
« Que voulez-vous, Vance ? demanda Thomas d’une voix sourde, les poings serrés dans les poches de sa veste de toile.
— Je ne travaille pas pour Eleanor, répondit l’avocat en baissant le ton d’un octave. Je représente un homme qui se meurt lentement dans une chambre capitonnée de Port-Mercer. Julian Langford. Le père de Rose. Tout le monde lui a répété pendant six ans que son enfant unique était mort-née au cours de la tempête, emportée avec sa mère dans la salle d’accouchement improvisée de la côte. Julian a sombré dans la boisson et la folie. Mais il y a trois semaines, l’ancien médecin de famille, le docteur Moreau, a été pris d’un délire d’agonie sur son lit d’hôpital. Il a parlé d’une liasse de billets, d’un certificat antidaté, et d’un nouveau-né confié vivant à une femme en manteau sombre. Julian a engagé ce qu’il lui reste de lucidité et d’argent pour me charger d’une mission : retrouver l’enfant avant que le testament de succession des chantiers navals Langford ne soit validé. »
Vance fit un pas vers la table et désigna l’acte de décès.
« Voyez la date et l’heure, Thomas. Déclarée morte à 21 heures 15. Or, l’inondation du dispensaire n’a eu lieu qu’à minuit passé. Quelqu’un avait condamné cette enfant sur le papier avant même qu’elle ne prenne son premier souffle d’air marin. Et Eleanor sait que le docteur a parlé. Elle sait que je suis ici. »
Un frisson glacé parcourut la nuque de Thomas. Il repensa à cette nuit apocalyptique de septembre. Le fracas des tôles arrachées, l’eau noire qui montait le long des perrons, et sa petite Maisie, trempée jusqu’aux os, serrant contre son torse d’enfant un ballot de laine d’où émergeait le vagissement minuscule d’un nouveau-né aux yeux couleur de tempête. Thomas n’avait rien demandé à personne. Dans le chaos qui avait suivi le désastre, avec des dizaines de noyés et des registres municipaux réduits en bouillie par la crue, il avait simplement déclaré le bébé comme étant sa fille cadette, née à domicile pendant la tourmente. Il l’avait appelée Rose, du nom des petites églantines sauvages qui s’accrochaient aux dunes malgré le sel et les bourrasques.
À l’étage, le bruit de pas légers résonna sur le plancher.
« Papa ? Tu as vu où j’ai posé ma boîte de crayons de couleur ? »
La voix de Rose était claire, innocente, dépourvue du moindre soupçon de la noirceur qui rôdait au bas de l’escalier. Thomas déglutit avec peine.
« Dans le tiroir du buffet de l’entrée, ma chérie. Reste en haut encore un instant, s’il te plaît. »
Il se tourna vers Vance, dont le regard trahissait une urgence grandissante.
« Qu’est-ce qui prouve qu’elle est bien cette enfant ?
— Le testament de Julian stipule que l’héritière légitime des chantiers et du domaine porte la marque génétique des Langford : une hétérochromie partielle à l’iris droit, un éclat doré fendant le vert sombre. Mais surtout, le sang. Julian a laissé un échantillon scellé à l’institut de médecine légale de la capitale. Un prélèvement sur Rose suffira. Mais le temps joue contre nous. Si le juge entérine l’acte de décès définitif vendredi à midi, Eleanor héritera de la totalité de la holding et de l’empire maritime. Et elle ne laissera aucun témoin en vie pour contester sa légitimité. »