Thomas s’approcha de la fenêtre du salon, écartant doucement le voilage jauni. Au bout de l’allée de gravier bordée d’ajoncs sauvages, à la lisière des pins, une berline grise, tous feux éteints, venait de stationner sous les ramures épaisses. Deux hommes se trouvaient à bord. Des silhouettes immobiles, vêtues d’imperméables sombres.

« Ils vous ont suivi, Vance, souffla Thomas, le sang se retirant de ses joues.
— Non… murmura l’avocat, s’approchant prudemment du carreau. Ce n’est pas possible. J’ai changé de véhicule à la gare de Port-Mercer…
— Ils ne vous ont pas suivi vous, coupa Thomas d’une voix devenue rauque. Ils surveillent cette maison depuis trois jours. J’avais remarqué les traces de pneus près du transformateur électrique, mais j’avais cru à des braconniers ou à des agents des digues. »

Un déclic métallique retentit au dehors. La portière de la voiture grise venait de s’ouvrir doucement, sans bruit de claquement. Deux silhouettes corpulentes émergèrent sous la bruine qui commençait à cingler les vitres. L’un d’eux portait une mallette plate ; l’autre gardait sa main droite enfoncée sous le revers de son manteau.

« Ils viennent pour nettoyer les traces, dit Vance, le souffle court. Ils ne peuvent pas se permettre une bataille juridique. Si l’enfant disparaît pour de bon, le certificat d’origine reste incontestable. »

Thomas ne paniqua pas. Dix années passées dans la garde côtière avant la mort de sa femme lui avaient appris que la peur était un luxe mortel dans les grains violents. Il se tourna vers Maisie, qui se tenait droite, les lèvres serrées, comprenant d’instinct que le danger n’était plus un fantôme du passé mais une menace physique immédiate.

« Maisie, monte chercher ta sœur. Prends vos manteaux épais, vos passe-montagnes et le sac d’urgence sous mon lit. Pas un mot. Par la trappe du grenier qui donne sur la remise arrière. File. »

La fillette de dix ans hocha la tête sans poser la moindre question et disparut dans l’escalier avec l’agilité silencieuse d’un chat sauvage.

« Et nous ? demanda Vance, son assurance d’homme de loi s’effritant à vue d’œil.
— Vous avez votre voiture, dit Thomas en décrochant un vieux fusil de chasse à double canon suspendu derrière la porte de la cuisine. Vous allez démarrer en trombe vers la route départementale pour attirer leur attention.
— C’est du suicide !
— C’est votre seule chance de vous racheter pour avoir mené ces chacals jusqu’à mon seuil, rétorqua Thomas en chargeant deux cartouches de gros plomb dans la culasse. Votre berline a des plaques de la ville. Ils penseront que vous avez Rose avec vous. Prenez la départementale vers le sud, rejoignez le poste de police de Saint-Jude. Moi, je connais les marais. Ils ne nous y suivront pas à pied la nuit. »

Vance hésita une fraction de seconde, regarda le fusil, puis hocha la tête. Il rafla la photo et le certificat sur la table, les enfouit dans sa poche intérieure et se glissa vers la porte latérale.

Deux minutes plus tard, le rugissement d’un moteur à huit cylindres déchira le silence de la lande. Les graviers crépitèrent sous les pneus de la berline noire de Vance qui jaillit de l’allée en dérapant, filant vers le sud dans une gerbe d’eau saumâtre. Immédiatement, la voiture grise braqua ses roues et s’élança à sa poursuite, ses phares antibrouillard perçant la nuit naissante d’un faisceau jaune et agressif.

Thomas ne perdit pas un instant. Il rejoignit la remise à bois par le passage dérobé. Dans l’ombre des stères de pin empilés, Maisie attendait, tenant fermement par la main une petite fille aux cheveux bruns ébouriffés, emmitouflée dans un caban de laine bleu marine trop grand pour elle. Rose serrait contre elle son carnet de dessin. Ses grands yeux, dont le droit était strié d’une étincelle ambrée comme un fragment de résine emprisonné dans l’émeraude, s’ancrèrent dans ceux de Thomas.

« Papa… on s’en va à cause des messieurs de la voiture ?
— On fait une promenade de nuit, mon cœur. Comme quand la marée d’équinoxe monte. Tu te souviens de la règle ?
— On marche là où le sol ne fait pas de bruit. Et on n’allume jamais la lampe de poche.
— C’est ça. Viens. »

Il les entraîna à travers le taillis de ronces et d’ajoncs qui ceinturait l’arrière de la propriété. Le vent soufflait en rafales puissantes, apportant l’odeur d’iode et de vase pourrie des estuaires. La pluie tombait à verse désormais, effaçant leurs pas presque aussitôt derrière eux. Mais Thomas savait que la manœuvre de diversion ne durerait pas longtemps : Vance n’était pas un pilote de course, et sur les routes sinueuses bordant les chenaux de marée, la berline des poursuivants finirait par le rattraper ou l’envoyer dans le fossé.

Leur seule issue était le vieux chalutier en bois de Thomas, L’Albatros, amarré à trois kilomètres de là, dans une crique dissimulée au milieu de la mangrove côtière. Si le moteur diesel tenait le coup, ils pourraient franchir la barre avant l’aube et atteindre l’île de Guern, hors de portée des hommes d’Eleanor, où résidait le juge de paix cantonal, un vieux marin intègre que l’argent des Langford n’avait jamais pu acheter.

Ils progressaient dans l’obscurité la plus totale, coupant à travers les tourbières. L’eau boueuse leur montait jusqu’aux chevilles, glacée, traîtresse. Thomas portait Rose sur son épaule gauche, son fusil calé sous le bras droit. Maisie courait à ses côtés, s’accrochant à la ceinture de son ciré jaune pour ne pas trébucher dans les fondrières.

Soudain, au loin sur la départementale, un bruit sourd de tôle broyée résonna dans le vent, suivi d’un silence lourd.

Thomas s’arrêta net. Son cœur battait à tout rompre contre ses côtes.
Ils avaient coincé Vance.

Quelques secondes plus tard, le faisceau lointain d’un projecteur portatif balaya les cimes des pins à l’orée de la forêt, à moins d’un kilomètre derrière eux. Ils n’avaient pas été dupes. En découvrant que Vance était seul à bord, les tueurs faisaient demi-tour pour fouiller la zone à pied.