Fabian soupira lentement, baissant son parapluie pour la regarder droit dans les yeux. Il ne portait aucune arme. Son visage était ravagé par une tristesse infinie.
« Si je ne leur avais pas dit que vous veniez ici seule, ils vous auraient assassinée dans votre appartement cette nuit même, Miriam. Ingrid avait déjà engagé deux hommes pour provoquer une fuite de gaz dans votre immeuble. Il fallait les faire sortir de leur réserve. Il fallait qu’ils commettent l’irréparable ici, sur le terrain d’Arthur. »
« Qu’est-ce que vous racontez ? » cria-t-elle, perdue.
Au même moment, Thomas émergea du conduit du moulin, couvert de boue, son arme pointée devant lui.
« Fabian ! Espèce de vieux renard ! hurla Thomas, hilare et essoufflé. Tu l’as bloquée ! Parfait ! Prends-lui ce maudit sac ! »
Fabian ne bougea pas d’un millimètre. Il ne regarda même pas Thomas. Il sortit simplement un petit boîtier radio de sa poche de pardessus et pressa un bouton.
Soudain, la forêt s’illumina de dizaines de faisceaux aveuglants. Des projecteurs puissants percèrent la brume depuis les hauteurs du talus et la rive opposée. Le vrombissement assourdissant d’un hélicoptère de la police fédérale déchira le ciel d’orage, balayant la clairière de son projecteur thermique.
« Police criminelle ! Lâchez votre arme immédiatement ! Jetez votre arme au sol ! » retentit une voix amplifiée par un mégaphone.
Des hommes en tenue d’intervention noire, cagoulés et armés de fusils d’assaut, surgirent de tous les buissons environnants, encerclant Thomas en un instant.
Thomas, aveuglé par les lumières, hagard, tenta de faire volte-face vers le tunnel, mais deux tireurs d’élite lui coupèrent la retraite. Pris de panique, il leva son arme en direction de Fabian.
Un tir de neutralisation claqua net. La balle frappa le poignet droit de Thomas, faisant voler le pistolet dans la boue. Il s’effondra en hurlant de douleur, aussitôt plaqué au sol et menotté par trois officiers du commando d’élite.
Sur le talus, Miriam aperçut Ingrid, déjà menottée, encadrée par deux inspecteurs en civil qui l’escortaient sans ménagement vers un fourgon cellulaire garé plus haut sur la route forestière. Son visage était décomposé, vidé de toute arrogance, réduit à un masque de terreur pure.
Miriam tomba à genoux dans l’herbe mouillée, tremblante, incapable de comprendre si elle rêvait ou si le cauchemar venait réellement de prendre fin.
Sixième partie : La confession du notaire
Fabian s’approcha lentement d’elle, retira son lourd manteau de laine sèche et le posa délicatement sur les épaules tremblantes de la jeune femme.
« Henrik va bien, Miriam. Une ambulance attend au manoir. La balle n’a touché que les chairs de l’épaule, ses jours ne sont pas en danger. Les médecins s’occupent de lui. »
« Vous… vous étiez de mèche avec la police ? » murmura-t-elle, les dents claquant sous le choc thermique.
« Depuis le début », confessa le vieux notaire en l’aidant à se relever. « Arthur savait qu’il allait mourir. Et il savait qu’un procès civil pour captation d’héritage n’aurait abouti qu’à un enlisement judiciaire interminable où Ingrid et Thomas auraient fini par négocier leur impunité avec leurs millions d’euros volés. Arthur voulait une arrestation en flagrant délit. Il fallait qu’ils tentent de détruire les preuves et de faire taire l’héritière par la violence. C’était le seul moyen de rouvrir le dossier de l’assassinat de Julian von Bergmann sous l’angle de la criminalité organisée. »
« Vous m’avez utilisée comme appât », lâcha Miriam, une sourde amertume teintant sa voix malgré le soulagement.
« Oui, répondit Fabian sans chercher à se dédouaner, les yeux emplis de remords. Et c’est un péché que je porterai jusqu’à ma propre tombe. Mais c’était la volonté d’Arthur. Et surtout, il savait que vous aviez quelque chose que personne d’autre n’avait dans cet enfer. »
« Quoi donc ? »
« Le courage de ne pas vendre votre âme. »
Septième partie : L’épreuve du feu
Deux semaines s’étaient écoulées depuis la dramatique journée de Schöneck.
L’affaire von Bergmann avait fait la une de toute la presse nationale et internationale. Le scandale était titanesque : arrestation de Thomas von Bergmann pour tentative d’homicide et complicité d’assassinat, mise en examen d’Ingrid pour association de malfaiteurs et détournement d’actifs, révélations fracassantes sur le réseau de corruption qui gangrenait l’une des plus anciennes dynasties industrielles du continent. Les déclarations des fausses infirmières s’étaient effondrées dès le premier interrogatoire, révélant les pots-de-vin massifs versés par les héritiers déchus.
Miriam Schmidt était devenue, bien malgré elle, le visage de cette saga. Les médias la traquaient, campant devant son modeste immeuble, la dépeignant tantôt comme une sainte héroïque, tantôt comme une manipulatrice de génie ayant réussi le plus grand coup financier du siècle.
Pour fuir la tempête, Miriam s’était réfugiée dans une petite pension discrète au bord d’un lac, loin des caméras.
C’est là que Maître Fabian la retrouva un matin brumeux de novembre. Il portait sous le bras le dossier final de succession.
« Tout est terminé sur le plan pénal pour la première phase, dit-il en s’asseyant en face d’elle sur la terrasse déserte. Les aveux enregistrés par Arthur et le registre ont permis de rouvrir l’instruction sur la mort de Julian. La fortune d’Ingrid et de Thomas a été saisie par l’État pour couvrir les dédommagements des ouvriers victimes des chantiers truqués. Ils passeront les vingt prochaines années derrière les barreaux. »
Miriam hocha la tête, le regard perdu sur les eaux calmes du lac où flottaient quelques feuilles dorées.
« Et Schöneck ? Et les entreprises ? » demanda-t-elle.
« C’est ici que votre décision finale intervient, Miriam », répondit Fabian en ouvrant le dossier. « Vous êtes désormais la seule et unique propriétaire légale de l’ensemble de la succession d’Arthur von Bergmann. Soixante-quatre millions d’euros nets d’impôts, trois résidences, une collection d’art inestimable, et quarante-neuf pour cent des actions avec droit de vote de la société Bergmann Métal. »
Il posa un stylo en argent devant elle.