« Le panneau est là-bas, derrière la généalogie des von Bergmann », indiqua le vieux gardien en désignant une boiserie ornée. « Je vous laisse seule. Je vais surveiller l’allée principale. Si quelqu’un approche, je lâcherai le chien. »

Restée seule, Miriam avança la main vers le panneau secret. Son cœur cognait si fort qu’elle avait l’impression que la pièce entière résonnait de ses pulsations. Elle fit glisser la boiserie qui pivota sans bruit, révélant un coffre blindé d’époque incrusté dans la maçonnerie de pierre.

Elle introduisit la clé au trèfle. La serrure tourna avec un déclic métallique lourd et parfait.

À l’intérieur, aucun lingot d’or, aucun liasse de billets de banque. Seulement un volumineux registre relié de toile grise, un enregistreur à cassette vintage et une enveloppe épaisse portant son nom d’une écriture tremblée mais reconnaissable entre mille : celle d’Arthur.

Miriam décacheta l’enveloppe et lut les premiers mots, les larmes troublant sa vue :

« Chère Miriam,

Si vous lisez ces lignes, la terre me recouvre déjà et les hyènes se disputent ma dépouille. Pardonnez-moi. Je vous lègue un fardeau colossal, mais vous êtes la seule âme vivante capable de supporter son poids sans être corrompue.

Vous m’avez souvent demandé qui était Ingrid, qui était Thomas. Je vous répondais qu’ils étaient le sang de ma lignée. J’aurais dû dire : ils sont mon châtiment.

Ce registre contient la vérité sur la chute de mon empire, et surtout sur la mort de mon fils Julian. Ce ne fut pas une avalanche accidentelle, Miriam. Julian avait découvert ce que son cousin Thomas et le père d’Ingrid faisaient au sein de notre holding : un trafic d’armes illégal masqué par des contrats industriels, des détournements de fonds massifs et le trucage d’un système de sécurité sur des chantiers d’infrastructure publique ayant coûté la vie à des dizaines d’ouvriers anonymes.

Julian voulait aller voir la justice. Trois jours plus tard, il disparaissait dans les Alpes suisses. La police a conclu à un accident tragique. Mais j’ai payé des détectives, j’ai corrompu leurs propres intermédiaires. J’ai tout consigné dans ce registre : les comptes bancaires secrets au Luxembourg, les transferts, les aveux audio enregistrés sur cette bande, les ordres donnés pour saboter les freins du véhicule de mon fils qui l’a forcé à emprunter cette piste mortelle.

À l’époque, j’ai été un lâche. J’ai eu peur du scandale, peur de détruire le nom des von Bergmann. J’ai acheté leur silence en les entretenant comme des parasites, en leur versant des rentes mensuelles exorbitantes pendant vingt ans. J’ai nourri les assassins de mon fils pour sauver une fierté dérisoire.

En vous léguant tout, je leur coupe les vivres. Je leur retire le pouvoir. Mais je sais qu’ils tenteront de vous détruire. Dans ce coffre se trouve également un acte notarié complémentaire. Vous avez le choix, Miriam. Vous pouvez livrer ces preuves à la justice fédérale et détruire cette famille pour toujours. Mais si vous le faites, la réputation de l’entreprise s’effondrera, des centaines d’employés innocents perdront leur travail, et vous serez traînée dans la fange médiatique pendant des années.

Ou bien, vous pouvez signer le protocole d’accord joint : leur céder cinquante pour cent de la fortune en échange de l’abandon immédiat de toutes les poursuites contre vous, et disparaître avec trente millions d’euros pour refaire votre vie à l’autre bout du monde, loin de leur venin.

La justice a un prix terrible, Miriam. J’ai échoué à le payer. À vous de décider si vous êtes plus courageuse que le vieux monstre que j’étais.

Arthur. »

Miriam s’effondra sur la chaise en cuir, pétrifiée. Ses yeux fixaient l’enregistreur et le gros registre. Elle comprit soudain l’immensité du piège moral dans lequel elle venait d’être jetée.

Elle n’était pas l’héritière d’un conte de fées. Elle était le bras armé d’un mort qui réglait ses comptes depuis l’au-delà.

Soudain, un aboiement furieux déchira le silence du parc, suivi d’un cri étouffé, puis du bruit sec d’une détonation.

Quatrième partie : La nuit des masques tombés
Miriam sursauta, le sang glacé. Un coup de feu venait de retentir au rez-de-chaussée.

Elle referma précipitamment le registre, glissa la bande audio et les documents compromettants dans son grand sac de cuir, puis referma la porte du coffre sans la verrouiller complètement pour ne pas perdre de temps.

« Henrik ? » murmura-t-elle en s’avançant prudemment vers la porte entrouverte du bureau.

Aucune réponse, si ce n’est le gémissement sourd du chien au loin, puis le bruit de pas rapides gravissant les marches de marbre de l’escalier d’honneur. Des pas sûrs, rythmés par le claquement métallique d’une canne ou d’un objet lourd.

Miriam recula dans l’ombre du bureau, cherchant une issue. Une petite porte dérobée, dissimulée dans les boiseries à côté de la cheminée, semblait mener à un couloir de service. Elle s’y glissa juste au moment où la porte principale volait en éclats sous une poussée violente.

« Je sais que tu es là, petite idiote ! » cria la voix de Thomas.

Par la fente de la porte dérobée, Miriam aperçut le jeune homme. Il était vêtu d’une veste de chasse sombre, le visage déformé par une fureur maniaque. Dans sa main droite brillait un pistolet automatique de petit calibre. Derrière lui apparut Ingrid, essoufflée, ses beaux vêtements éclaboussés de boue, les yeux brillants d’une exaltation malsaine.

« Regarde le coffre ! » siffla Ingrid en désignant la boiserie pivotée. « Elle l’a ouvert ! La fouine a trouvé la cachette ! »

Thomas se précipita vers le coffre et l’ouvrit d’un coup sec. Il n’y trouva que les protocoles d’accord vierges et des dossiers sans valeur que Miriam n’avait pas emportés.

« Où est le journal ? rugit Thomas. Où sont les bandes de Zurich ? »

« Elle doit être encore dans la pièce, dit Ingrid en fouillant frénétiquement les rideaux. Le vieux gardien est hors d’état de nuire, mais la police ne tardera pas si quelqu’un a entendu le coup de feu. Thomas, trouve-la ! Si elle quitte ce manoir avec ces documents, nous sommes morts. Ce n’est plus une affaire d’héritage, c’est la prison à perpétuité ! »