Miriam, le cœur au bord des lèvres, retenait sa respiration dans le noir absolu du conduit de service. Elle descendit à tâtons un escalier en colimaçon en bois vermoulu, sentant la poussière et les toiles d’araignée s’accrocher à son visage. Ses pieds nus glissaient sur les marches — elle avait ôté ses chaussures pour ne faire aucun bruit.

Au bas de l’escalier, elle déboucha dans les anciennes cuisines du sous-sol, une vaste pièce voûtée aux pavés humides éclairée seulement par des soupiraux rasants.

Soudain, une ombre surgit de l’obscurité. Miriam faillit crier, mais une main rugueuse se plaqua sur sa bouche.

« Chut… C’est moi », souffla une voix brisée.

C’était Henrik. Le vieil homme pressait un chiffon ensanglanté contre son épaule gauche, le visage cireux mais le regard lucide.

« Ils m’ont tiré dessus comme sur un lapin… grimaça-t-il dans un râle de douleur. Le petit bâtard a perdu la tête. Mademoiselle Miriam, vous devez fuir par les caves à vin. Il y a une grille qui mène à la rivière souterraine, sous l’ancien moulin. »

« Je ne peux pas vous laisser ici, Henrik ! Vous perdez trop de sang ! »

« Si vous restez, nous mourrons tous les deux, répondit le vieil homme avec une véhémence désespérée. Ils ne cherchent pas à négocier. Ils savent ce qu’Arthur a consigné sur la mort de Julian. Ils feront disparaître votre corps et diront que vous vous êtes enfuie avec une partie de la caisse noire. Prenez la clé de la grille ! Courez ! »

Avant que Miriam n’ait pu protester, un grincement de porte résonna en haut des marches du sous-sol. Thomas descendait.

« Petite soignante ! chantonna-t-il d’une voix mielleuse et terrifiante à la fois. Tu as peur ? Tu crois que Fabian va te sauver ? Fabian est à nous depuis des années ! Pourquoi crois-tu qu’il t’a dit de venir ici toute seule, sans avocat, sans témoin ? C’est lui qui nous a prévenus ! Tu n’as été qu’un pion du début à la fin ! »

Cette révélation frappa Miriam comme un coup de massue en plein thorax. Fabian la trahissait ? C’était lui qui l’avait envoyée dans ce coupe-gorge en sachant que les héritiers l’attendraient pour récupérer les preuves compromettantes !

Le doute et la terreur menacèrent de la paralyser. Mais en baissant les yeux vers le sac qu’elle serrait contre sa poitrine, elle repensa au regard d’Arthur les derniers jours de sa vie. Arthur savait que tout le monde autour de lui était corrompu. Sauf elle.

« Vous êtes honnête, Miriam. C’est une denrée qui n’a pas de cours en bourse. »

Non. Elle ne céderait pas. Elle ne plierait pas devant ces monstres qui marchaient sur les cadavres depuis vingt ans.

Embrassant brièvement le front d’Henrik, elle s’élança dans les coursives sombres menant aux caves profondes, tandis qu’Henrik criait pour attirer l’attention de Thomas dans la direction opposée :

« Hé ! Assassin ! Viens me finir si tu en as le cran ! »

Un juron, le bruit d’une lutte, un coup sourd… Miriam sanglotait en courant dans l’obscurité moite, trébuchant contre des caisses vermoulues, guidée uniquement par le murmure lointain de l’eau courante.

Cinquième partie : L’échiquier sanglant
Elle parvint à la grille de fer rouillée qui barrait l’accès à la sortie d’évacuation des eaux pluviales. Les mains tremblantes, elle tenta d’insérer la clé donnée par Henrik. La serrure résistait, bloquée par des décennies d’oxydation.

Derrière elle, le bruit de pas précipités se rapprochait.

« Je t’entends, Miriam ! » lança Thomas en approchant du couloir des caves, la lueur de la torche de son téléphone balayant les voûtes de pierre. « Rends-moi le sac ! Je te promets que je te laisserai partir vivante ! Tu pourras garder cinq millions ! Dix millions ! Pense à ta vie, imbécile ! Qu’est-ce que la justice d’un vieux cadavre peut bien t’apporter ? »

Miriam força sur la clé de toutes ses forces, au point de s’entailler la paume sur le métal coupant. Clic. Le pêne céda enfin dans un grincement sourd.

Elle poussa la grille et s’engouffra dans le conduit de briques où coulait une eau glacée atteignant ses chevilles. L’air y était suffocant, saturé d’odeurs de terre et de décomposition végétale.

Thomas surgit au bout du couloir. Le faisceau lumineux frappa le visage de Miriam.

« Arrête-toi ! » hurla-t-il en levant son arme.

Un coup de feu retentit, son écho démultiplié par la voûte étroite assourdissant la jeune femme. La balle vint ricocher sur la grille métallique dans une gerbe d’étincelles à quelques centimètres de sa tempe. Des éclats de pierre lui lacérèrent la joue.

La peur se transforma alors en pure adrénaline. Miriam s’enfonça à corps perdu dans le boyau obscur, glissant sur la vase, tombant sur les genoux, se relevant aussitôt sans lâcher la bandoulière de son sac. Derrière elle, Thomas pestait, ralenti par l’eau fangeuse et l’étroitesse du tunnel qui l’obligeait à courber sa haute stature.

Après une cinquantaine de mètres d’une course infernale dans les ténèbres, une ouverture circulaire baignée d’une lueur grise apparut : la sortie du moulin, donnant directement sur les berges escarpées de la rivière qui traversait la forêt.

Miriam se laissa glisser le long de la pente boueuse, dévalant le talus jusqu’aux eaux tumultueuses. La pluie redoublait de violence, noyant les bruits et lavant le sang qui coulait sur sa joue.

Mais au moment où elle atteignait le sentier de halage, une silhouette familière émergea des fourrés, abritée sous un grand parapluie noir.

C’était Maître Fabian.

Miriam s’arrêta net, pétrifiée d’effroi. Elle fit un pas en arrière vers la rivière grondante.

« N’ayez pas peur, Miriam », dit le notaire d’une voix calme, presque douce, contrastant horriblement avec l’enfer qu’elle venait de traverser.

« Vous m’avez trahie… haleta-t-elle, folle de rage et de douleur. Vous leur avez dit que je venais ici ! Vous m’avez envoyée à la mort ! »