Fabian se tourna alors vers Miriam. Ses traits, jusqu’alors d’un marbre impénétrable, s’adoucirent légèrement, laissant transparaître une fatigue infinie et une inquiétude bien réelle.
« Mademoiselle Schmidt… Venez à mon étude demain matin à neuf heures. Prenez un taxi. Ne parlez à personne. Ne répondez à aucun appel de journalistes ou d’inconnus. Vous venez d’hériter d’une fortune estimée à plus de soixante millions d’euros, mais surtout d’un nid de frelons affamés. Ce que ces gens viennent de montrer aujourd’hui n’est qu’un pâle échantillon de ce qu’ils sont prêts à faire. »
Deuxième partie : Les secrets de Schöneck
La nuit fut blanche pour Miriam. Cloîtrée dans son minuscule deux-pièces mansardé du quartier ouvrier, elle observa par la lucarne le ballet incessant des phares dans la rue. À deux reprises, vers deux heures du matin, une berline noire aux vitres teintées s’était arrêtée au bas de son immeuble avant de repartir au ralenti. Était-ce une hallucination née de la panique, ou les sbires des von Bergmann montaient-ils déjà la garde ?
Au matin, la jeune femme se rendit au cabinet de Maître Fabian, situé dans un hôtel particulier du centre historique. Le vieil homme l’accueillit dans une bibliothèque capitonnée d’ouvrages juridiques anciens, où flottait une odeur de papier sépia et de cire d’abeille. Il lui servit un café noir sans poser de question superficielle.
« Arthur n’était pas fou, Miriam, commença-t-il sans préambule en tirant une boîte en bois d’ébène ornée d’armoiries en argent. Il savait exactement ce qu’il faisait. Et il savait qu’il vous plaçait dans une position extraordinairement périlleuse. »
« Pourquoi a-t-il fait cela, Maître ? demanda-t-elle, les larmes lui montant enfin aux yeux. Je n’ai jamais rien demandé. J’aimais ses silences, j’aimais la façon dont il regardait la pluie par la fenêtre. Quand il me racontait ses regrets… je voyais simplement un père brisé, pas un homme riche. Pourquoi ne pas avoir tout donné à des œuvres caritatives ? Pourquoi moi ? »
« Parce que les œuvres caritatives ne peuvent pas accomplir ce qu’il attendait de vous, répondit Fabian en déverrouillant la boîte à l’aide d’une petite clé dorée. Et parce qu’il n’avait confiance en personne d’autre sur cette terre. Vous êtes honnête, Miriam. C’est une denrée qui n’a pas de cours en bourse. Mais il y a autre chose. Une vérité qu’il ne pouvait pas vous révéler de son vivant, car il craignait votre refus. »
De la boîte, le notaire sortit une lettre scellée à la cire rouge et une clé forgée d’une forme inhabituelle, ornée d’un trèfle stylisé.
« Ceci est pour vous. Arthur m’a ordonné de ne vous remettre cette clé qu’après lecture du testament. Elle ouvre un coffre-fort mural dissimulé derrière un panneau de chêne dans son bureau personnel, au manoir de Schöneck. Le manoir est vide depuis dix ans, entretenu seulement par un vieux gardien, Henrik. Vous devez vous y rendre aujourd’hui même. Avant que les avocats de la famille ne déposent un référé pour faire poser des scellés sur la propriété. »
« Que contient ce coffre ? »
« Je l’ignore en détail, confia Fabian, le regard fuyant un instant. Mais Arthur m’a répété ces mots : Là-bas repose la seule dette que je n’ai jamais pu rembourser. Miriam saura quoi faire. Prenez garde. Ingrid et Thomas ont engagé dès hier soir le cabinet Brandt & Associés, les requins les plus redoutables de la ville. Ils tenteront de prouver que vous avez administré des sédatifs à Arthur pour altérer son jugement. Ils ont déjà acheté des témoins, Miriam. Deux infirmières auxiliaires de nuit auraient signé des déclarations affirmant que vous isoliez le patient et contrôliez ses visites. »
Miriam sentit le sol se dérober sous ses pas. L’étau se resserrait avec une précision machiavélique. On ne se contentait pas de lui contester cet héritage inattendu ; on s’apprêtait à détruire sa réputation, à la faire radier de son ordre professionnel et, potentiellement, à l’envoyer devant une cour d’assises pour abus de faiblesse criminel.
« Je n’ai jamais touché à ses ordonnances ! C’est le docteur Werner qui prescrivait tout ! » s’écria-t-elle, révoltée.
« La vérité importe peu aux gens de pouvoir lorsqu’ils fabriquent la leur, lâcha froidement Fabian. Allez à Schöneck. Trouvez ce qu’Arthur vous a laissé. C’est peut-être votre seule arme. »
Troisième partie : Le gardien des ombres
Le domaine de Schöneck s’élevait à une trentaine de kilomètres de la ville, au cœur d’une forêt de conifères et de hêtres centenaires. Miriam s’y rendit par le train de banlieue, puis marcha deux kilomètres sous une bruine glaciale qui pénétrait ses vêtements. La grille monumentale en fer forgé était entrouverte, grinçant lugubrement sous les assauts du vent.
Le manoir apparaissait enfin au détour d’une allée envahie par la mousse et les ronces. C’était une immense bâtisse néogothique aux tourelles austères, dont les façades de pierre grise semblaient pleurer sous l’eau ruisselante. Tout y respirait la grandeur passée et la tragédie intime.
Sur le perron, un vieil homme voûté, coiffé d’un béret élimé et tenant un berger allemand en laisse, l’attendait. C’était Henrik.
« Vous êtes Mademoiselle Schmidt, dit-il sans préliminaire d’une voix rauque, usée par le tabac. Monsieur m’avait prévenu de votre venue. Il m’a téléphoné trois jours avant de sombrer dans le coma. Entrez vite. Les vautours tournent déjà autour du domaine. J’ai vu deux voitures suspectes stationnées au bout du chemin forestier ce matin. »
L’intérieur du manoir était plongé dans une pénombre poussiéreuse. De grands draps blancs recouvraient les meubles imposants, donnant aux salons l’allure d’un cimetière de marbre et d’étoffe. L’air était froid, imprégné de l’odeur de suie froide des cheminées monumentales.
Henrik guida Miriam à travers un dédale d’escaliers et de corridors jusqu’au bureau du maître. La pièce était immense, bordée du sol au plafond de bibliothèques chargées de reliures précieuses. Au centre trônait un bureau en noyer massif, sur lequel reposait un portrait en noir et blanc d’un jeune homme souriant, les yeux pétillants de vie : Julian, le fils disparu.