Le printemps avait enfin balayé les brumes d’hiver sur la propriété de Saint-Cloud. Les marronniers du parc s’ornaient de leurs premières pousses d’un vert tendre, et l’air tiède portait une odeur de terre réchauffée et de jonquilles en fleur.
Sur la grande terrasse en pierre blanche qui dominait la vallée de la Seine, Adrien marchait.
Il n’avait plus besoin de canne. Sa démarche conservait une très légère raideur à droite, séquelle ineffaçable du choc de l’octobre précédent, mais son pas était ferme, assuré, souverain.
À quelques mètres de là, une malle ancienne en cuir et deux valises étaient posées près du perron. Claire se tenait debout près de la berline noire qui devait la conduire à la gare. Elle avait renoncé à tout droit sur le patrimoine familial, signant sans un murmure la convention de séparation rédigée par les avocats d’Adrien. Elle gardait une rente modeste, suffisante pour vivre dignement dans sa province natale, mais les portes du monde des Valmont s’étaient à jamais refermées sur elle.
Adrien s’approcha d’elle. Le vent léger soulevait les mèches blondes de la jeune femme, dont les yeux rougis trahissaient des semaines de pleurs solitaires.
— Le chauffeur t’emmène à Bordeaux, dit-il avec une voix dépourvue d’animosité mais distante comme l’horizon. Sophie a veillé à ce que toutes tes affaires personnelles soient emballées avec soin.
— Merci, Adrien, murmura-t-elle, n’osant soutenir son regard. Pour… pour ne pas m’avoir traînée devant les tribunaux avec Victor. Tu aurais pu le faire.
— Tu as été faible, Claire. Tu as été aveugle et vénale par peur de perdre ton confort. Mais tu n’étais pas une meurtrière. Les expertises ont prouvé que tu ignorais la toxicité réelle de ces flacons. C’est la seule raison pour laquelle tu ne dors pas derrière des barreaux aujourd’hui.
Elle essuya une larme d’un revers de main tremblant.
— Et Émilie ? Est-ce que… est-ce que je pourrai la revoir un jour ?
Adrien se tourna vers la pelouse en contrebas. Sa fille courait après un jeune berger allemand sous le regard vigilant et bienveillant de Sophie. Le rire cristallin de l’enfant montait jusqu’à la terrasse, pur, intact, délivré des spectres et des complots d’adultes qui avaient failli détruire son univers.
— Émilie viendra passer une semaine avec toi cet été, aux vacances scolaires, répondit Adrien. Sous surveillance, dans un cadre neutre. Elle a besoin de savoir que sa mère est vivante et saine d’esprit. Mais sa place est ici, auprès de moi, dans cette maison qu’aucun traître ne souillera plus jamais.
Claire hocha la tête, consciente qu’elle obtenait là bien plus que ce qu’elle n’avait mérité. Elle monta à l’arrière de la voiture sans ajouter une parole. Le moteur vrombit doucement, et la berline s’éloigna sur l’allée gravillonnée, disparaissant bientôt derrière les hautes grilles en fer forgé du domaine.
Adrien resta un long moment immobile sur la terrasse, écoutant le crissement des graviers s’éteindre au loin.
Il inspira profondément l’air printanier. Pour la première fois depuis des mois, sa poitrine n’était plus oppressée par le doute ou le poison de la méfiance. Il sentit le sol sous ses pieds, solide, immuable.
— Papa ! Regarde !
Émilie montait l’escalier de la terrasse en courant, tenant fièrement un bouquet de pâquerettes sauvages cueillies dans l’herbe fraîche.
Adrien s’accroupit sans hésitation, ses deux jambes fléchissant sous son poids sans la moindre douleur. Il ouvrit grand les bras et accueillit sa fille contre son cœur, la soulevant de terre d’un geste puissant avant de la faire tournoyer dans la lumière dorée de l’après-midi.
L’empire Valmont avait vacillé, les siens avaient failli le perdre dans l’ombre et la trahison, mais l’homme, lui, était bel et bien debout.