Claire porta ses mains à sa bouche, étouffant un haut-le-cœur, pétrifiée par l’abîme qu’elle venait de frôler.

— Mon Dieu… mon Dieu, pardonne-moi…

— Ce n’est pas à moi de te pardonner, répliqua Adrien d’un ton sans appel. Tu as laissé le loup entrer dans la bergerie parce que tu as douté de moi au premier coup de vent. Demain matin, tu prendras une voiture avec Émilie et deux hommes de Marc. Vous irez dans notre propriété de Deauville. Vous y resterez sous protection jusqu’à ce que cette affaire soit close. Sophie veillera sur ma fille. Quant à nous deux… nous réglerons nos comptes plus tard.

Claire courba la tête, brisée par le mépris froid de l’homme qu’elle avait trahi par lâcheté et crédulité, et quitta la pièce sans ajouter un mot.

Le dix-huitième jour du mois, une brume glacée s’étirait sur la Seine et léchait les baies vitrées de la tour Valmont, dressée comme une forteresse de verre au cœur du quartier d’affaires de la Défense.

Au trente-deuxième étage, la vaste salle du conseil d’administration baignait dans une atmosphère de tension électrique. Autour de l’immense table elliptique en marbre noir, les douze membres du conseil – banquiers austères, figures historiques de l’industrie et représentants d’actionnaires institutionnels – chuchotaient à voix basse en consultant leurs tablettes numériques.

En bout de table, Victor Valmont régnait déjà en maître incontesté.

Vêtu d’un costume trois-pièces sur mesure en laine bleu nuit, les cheveux argentés impeccablement peignés, il affichait l’assurance insolente des vainqueurs. Devant lui trônait l’ordre du jour officiel : « Constat d’empêchement médical prolongé du Président-Directeur Général. Désignation de Victor Valmont en qualité de Directeur Général avec pleins pouvoirs statutaires. Approbation du plan d’assainissement financier. »

Victor consulta sa montre en platine, ajusta sa cravate de soie et tapota doucement sur le microphone de tribune pour capter l’attention de l’assemblée.

— Mes chers confrères, commença-t-il d’une voix grave, parfaitement modulée pour dissimuler son triomphe sous un vernis de gravité attristée. L’heure est grave. Nous arrivons aujourd’hui au terme des six mois prévus par nos statuts. La tragédie qui a frappé mon cousin Adrien nous a tous bouleversés. Mais le groupe Valmont ne peut pas demeurer un navire sans capitaine au milieu de la tempête économique qui s’annonce. Nos créanciers s’impatientent, des rumeurs de malversations internes circulent sur les marchés, et notre notation souveraine menace d’être dégradée.

Il marqua une pause calculée, promenant un regard lourd de reproche feint sur les administrateurs les plus anciens.

— J’ai réuni les capitaux nécessaires pour combler les déficits inexplicables laissés par la gestion précédente. Mais je ne pourrai engager ma responsabilité personnelle que si vous me confiez la plénitude du commandement. Les rapports médicaux sont formels : Adrien ne retrouvera jamais l’usage de ses membres inférieurs. Son retour aux affaires relève de l’illusion pure. Je vous demande donc de voter la résolution numéro un.

Un silence funèbre accueillit sa tirade. Plusieurs administrateurs hochèrent la tête d’un air résigné. Le doyen du conseil, le vieux banquier Henri de La Tour, s’apprêtait à lever la main pour initier le scrutin quand une sonnerie brève retentit à la porte d’accès sécurisée du fond de la salle.

Victor tressaillit imperceptiblement.

— J’avais expressément demandé que nous ne soyons pas dérangés pendant le vote, lança-t-il, un pli d’agacement barrant son front.

— Le protocole prévoit que tout actionnaire détenant plus de vingt pour cent des droits de vote peut assister aux délibérations sans préavis, résonna une voix métallique à travers le système d’interphonie de la porte.

Les battants en chêne massif s’ouvrirent lentement.

Dans l’encadrement apparut Adrien.

Il était assis dans son fauteuil roulant, poussé sobrement par Marc Delorme. Adrien portait son costume sombre d’avant l’accident, une chemise blanche immaculée et une cravate noire sobre. Son visage, bien qu’émacié par les mois d’épreuve, arborait une pâleur de marbre et une détermination implacable. Ses yeux brillaient d’une flamme sombre qui fit immédiatement reculer d’un demi-pas les deux agents de sécurité postés près de l’entrée.

Un murmure de stupeur parcourut la table du conseil. Certains administrateurs se levèrent instinctivement par respect pour le fondateur de l’entreprise.

Victor se raidit, mais son masque d’hypocrisie se recomposa en une fraction de seconde. Il esquissa un sourire compatissant qui ne touchait pas ses yeux froids.

— Adrien… quel courage de te joindre à nous. Nous savons combien chaque déplacement t’est pénible dans ton état. Mais tu arrives au moment où nous allions t’épargner le fardeau d’une gestion qui dépasse désormais tes forces physiques. Prends place près de nous, mon cher cousin.

Adrien ne répondit pas immédiatement. Il fit un geste de la main à Marc, qui immobilisa le fauteuil à trois mètres de la table, pile dans l’axe de Victor.

— Tu as toujours été très attentif à ma santé, Victor, prononça Adrien. Sa voix n’avait rien perdu de son timbre d’airain, clair et autoritaire, balayant le silence de plomb de la pièce. Si attentif que tu as pris la peine de m’envoyer des traitements expérimentaux par l’intermédiaire de Claire.

Victor blêmit très légèrement, mais garda une contenance parfaite.

— Je ne vois pas de quoi tu parles. Claire s’est montrée admirable de dévouement durant ton calvaire. Mais nous sommes ici pour parler de l’avenir du groupe, pas de ta pharmacopée personnelle. Nous allions procéder au vote. Tu as le droit d’exprimer ton suffrage, bien entendu, mais tes parts ne suffisent plus à bloquer la majorité qualifiée.

— Le vote n’aura pas lieu, Victor.

— Et au nom de quoi ? s’emporta le cousin en frappant du plat de la main sur la table. Les statuts sont limpides ! Six mois d’incapacité physique totale et permanente constatée ! Tu es paralysé, Adrien ! Regarde-toi ! Tu n’es plus capable de signer un bordereau sans trembler, tu ne peux même pas te lever pour saluer tes associés !

Les mots avaient claqué dans la salle comme un coup de fouet ignoble. Plusieurs membres du conseil baissèrent les yeux, choqués par cette cruauté brutale et inhabituelle.