Adrien fixa son cousin droit dans les yeux. Un rictus glacial étira le coin de ses lèvres.
— L’incapacité physique totale ? Tu es certain de cette clause, Victor ?
Lentement, avec une précision d’horloger, Adrien écarta le plaid qui recouvrait ses jambes.
Il posa ses deux mains sur les accoudoirs métalliques de son fauteuil. La salle entière retint son souffle. Un silence absolu tomba sur le trente-deuxième étage de la tour Valmont, au point que l’on aurait pu entendre battre les ailes d’un oiseau contre le double vitrage.
Adrien bascula son poids vers l’avant. Ses cuisses se contractèrent sous le tissu de son pantalon.
Et sous les yeux médusés des douze administrateurs, Adrien Valmont se leva.
Il ne s’appuya sur personne. Ses genoux tremblèrent une fraction de seconde, réclamant un effort surhumain contre la mémoire de la douleur, mais sa colonne vertébrale se redressa, droite, altière. Il se tint debout de toute sa taille, toisant son cousin de tout son mètre quatre-vingt-cinq.
Victor fit deux pas en arrière, heurtant sa propre chaise qui bascula sur la moquette dans un fracas sourd. Ses lèvres tremblaient, décolorées par une panique viscérale.
— Non… c’est… c’est impossible… bégaya Victor, perdant tout contrôle. Les rapports… les examens disaient…
— Tu as payé le mauvais médecin pour falsifier mes comptes rendus, Victor, déclara Adrien en avançant d’un pas lent, mesuré, parfaitement assuré. Un pas. Puis un second. Le bruit sec de ses semelles en cuir sur le parquet de l’estrade résonnait comme un glas funèbre. Et tu as sous-estimé ma volonté de vivre.
Arrivé à sa place habituelle au centre de la table, Adrien posa ses deux paumes à plat sur le marbre. Il ne tremblait pas.
— Mais l’incapacité physique n’était que le paravent de ta véritable œuvre, n’est-ce pas ? Marc, allume les écrans.
Marc Delorme inséra une clé de sécurité dans le terminal central. Aussitôt, les immenses moniteurs muraux de la salle de conférence s’illuminèrent, projetant des dizaines de relevés bancaires, de contrats fiduciaires et de correspondances cryptées.
— Voici les flux financiers de la Financière d’Argenteuil, expliqua Adrien d’un ton clinique en balayant l’assemblée du regard. Quarante-deux millions d’euros détournés des comptes opérationnels de notre groupe au cours des douze derniers mois. Pas pour combler des pertes imaginaires, mais pour alimenter trois holdings domiciliées à Vaduz et Panama, enregistrées sous le nom de code ‘Icare’. Un nom très poétique, Victor. Mais tout le monde sait comment finit Icare lorsqu’il s’approche trop près du soleil.
Henri de La Tour, le vieux banquier, ajusta ses lunettes et se pencha sur les écrans. Son visage vira au rouge cramoisi.
— Qu’est-ce que cela signifie, Victor ? demanda le doyen d’une voix tremblante d’indignation. Ces signatures… ce sont les vôtres ! Vous avez orchestré le pillage de nos filiales ?
— Ce sont des faux ! hurla Victor, acculé, le front ruisselant d’une sueur glacée. C’est un coup monté ! Adrien a perdu la raison depuis son accident ! Il veut m’abattre parce qu’il ne supporte pas que j’aie dirigé cette maison mieux que lui !
— Et ceci aussi est un coup monté ? reprit Adrien sans élever la voix.
Un nouveau document apparut à l’écran : le rapport d’expertise technique de la brigade de gendarmerie de Saint-Cloud, complété par l’aveu vidéo sous serment du chef d’atelier de la flotte Valmont, enregistré la nuit précédente dans les locaux de la police judiciaire.
— Une entaille de trois millimètres au cutter sur le flexible de frein arrière droit de ma berline, murmura Adrien, dont chaque syllabe semblait geler un peu plus l’atmosphère de la pièce. Réalisée sur ton ordre direct, la veille de mon départ pour la Normandie. Le virement de deux cent mille euros à ce mécanicien provenait directement de ton compte personnel à Genève. Tu ne voulais pas seulement voler l’entreprise, Victor. Tu voulais ma mort. Et quand tu as compris que j’avais survécu, tu as tenté d’empoisonner mon traitement pour t’assurer que je ne me relèverais jamais de ce fauteuil.
Victor vacilla. Il regarda autour de lui. Les administrateurs qu’il pensait avoir achetés ou ralliés à sa cause s’écartaient de lui avec un dégoût manifeste. Personne ne le soutenait. Les regards n’étaient plus que réprobation, horreur et mépris.
— Tu… tu ne peux rien prouver, tenta-t-il dans un dernier souffle désespéré, la voix cassée. Tout cela ne tiendra pas devant un tribunal…
La porte du fond s’ouvrit à nouveau. Deux officiers de la brigade financière en civil, accompagnés de quatre policiers en tenue, pénétrèrent dans la salle du conseil. Le commissaire principal s’avança directement vers Victor, sortant sa plaque et un mandat d’arrêt délivré par le pôle financier du tribunal de Paris.
— Victor Valmont ? Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’assassinat avec préméditation, abus de biens sociaux en bande organisée et faux et usage de faux. Veuillez nous suivre sans résistance.
Les menottes cliquetèrent, se refermant sur les poignets de Victor. Ce dernier, dépouillé de toute superbe, s’effondra intérieurement, le regard vide, incapable d’opposer le moindre mot tandis que les agents le guidaient fermement vers la sortie sous les yeux silencieux de l’élite financière de Paris.
Lorsqu’il passa à la hauteur d’Adrien, Victor releva un instant les yeux vers son cousin. Il n’y trouva aucune haine, aucune fureur triomphante. Seulement une pitié glaciale, la commisération d’un homme qui contemplait un fantôme déjà englouti par ses propres ténèbres.
La porte se referma lourdement derrière eux.
Un silence épais régna de nouveau sur le trente-deuxième étage. Les administrateurs se tournèrent alors vers Adrien, toujours debout au bout de la table, maître absolu des lieux.
— Messieurs, dit simplement Adrien en réajustant sa veste de costume, l’ordre du jour est modifié. Nous allons procéder à la nomination d’un nouveau comité d’audit et lancer immédiatement le rappel des fonds détournés. Veuillez reprendre vos places. La séance est ouverte.
Deux mois s’étaient écoulés depuis cette matinée fatidique.