Les freins de sa voiture avaient brutalement manqué de pression dans la descente de Saint-Cloud, quelques secondes avant le virage fatidique. Le rapport d’expertise avait conclu à une rupture de canalisation hydraulique due à l’usure, une anomalie improbable sur une berline allemande révisée trois semaines auparavant dans les ateliers mêmes du groupe Valmont.
Adrien ouvrit les yeux. Son regard avait changé. L’homme brisé et convalescent venait de s’effacer pour laisser place au stratège impitoyable qui avait bâti un empire.
— Laisse le produit ici, dit-il calmement en désignant la fiole transparente et la seringue restées sur la table basse. Va dans ta chambre, Claire. Tu n’utiliseras plus ton téléphone personnel. Sophie va garder la porte. Si tu tentes de contacter Victor ou qui que ce soit d’autre avant que je ne te l’autorise, j’appelle le procureur de la République dans la minute.
— Adrien, écoute-moi… je t’en supplie, je ne savais pas…
— Sors.
Elle quitta la pièce en sanglotant doucement, escortée par la silhouette impassible de Sophie qui attendait dans le couloir.
Resté seul, Adrien fit pivoter son fauteuil vers la baie vitrée. Sous la couverture de laine posée sur ses genoux, son pied droit frémit à nouveau. Ce n’était plus seulement un picotement ; une douleur vive, aiguë, traversait son tendon d’Achille. Une douleur magnifique, signe indéniable que la vie reprenait ses droits contre la fatalité.
Il prit son propre téléphone sécurisé, un appareil crypté dont même sa compagne ignorait l’existence du second canal, et composa un numéro mémorisé de longue date.
— Marc ? C’est Adrien.
À l’autre bout du fil, la voix de Marc Delorme, ancien officier des renseignements généraux devenu le directeur de la sécurité interne du groupe, marqua une hésitation stupéfaite.
— Monsieur Valmont ? Dieu soit loué. Nous n’avions aucune nouvelle directe depuis des semaines. Vos canaux habituels étaient filtrés par votre cousin.
— Je sais. Écoute-moi très attentivement, Marc. Nous avons onze jours. J’ai besoin d’une contre-expertise complète sur les journaux de bord de la Financière d’Argenteuil, et je veux les enregistrements de télémétrie de ma voiture le soir du vingt-quatre octobre. Retrouve le mécanicien qui a validé la purge des freins chez Valmont Flotte deux jours avant l’accident. Ne passe par aucun serveur de la boîte. Travaille depuis ton bureau privé.
— Entendu, patron. Et pour le conseil du dix-huit ?
— Ne change rien aux préparatifs de Victor. Laisse-le croire que la partie est déjà gagnée.
Les jours qui suivirent furent une traversée d’un enfer silencieux, orchestrée dans le secret le plus absolu. Chaque nuit, alors que le vaste manoir était plongé dans l’obscurité et que Claire demeurait confinée sous la surveillance discrète de Sophie, Adrien se livrait à un combat titanesque.
Soutenu par les mains solides et fraternelles de Marc, introduit chaque soir par l’ancienne porte de service du sous-sol, Adrien réapprenait à se tenir debout. Les premières tentatives furent des supplices. Ses articulations ankylosées hurlaient sous le poids de son corps, ses muscles atrophiés tremblaient d’une faiblesse humiliante, et la sueur coulait à flots sur son front blême. Mais chaque chute sur le tapis épais de la bibliothèque était immédiatement suivie d’un redressement obstiné.
Le troisième jour, il parvint à se maintenir en équilibre contre le bord de son bureau pendant quarante secondes.
Le sixième jour, il esquissa deux pas chancelants, les mâchoires serrées au point de faire craquer ses molaires, les yeux fixés sur un portrait de sa fille Émilie accroché au mur opposé.
Pendant ce temps, les investigations de Marc portaient leurs fruits empoisonnés. Les preuves s’accumulaient, irréfutables et terrifiantes. La société d’Argenteuil n’avait jamais servi à acheter des entrepôts : elle avait été vidée méthodiquement au profit de comptes numérotés basés au Liechtenstein, tous ouverts au nom d’une société fiduciaire dont le bénéficiaire économique effectif était Victor Valmont. Plus accablant encore : le jeune chef d’atelier qui avait révisé la berline d’Adrien avait mystérieusement démissionné trois jours après l’accident, gratifié d’une prime de départ exceptionnelle de deux cent mille euros versée depuis un compte suisse.
Victor n’avait pas simplement profité d’un malheur imprévu. Il l’avait minutieusement prémédité.
Le soir du neuvième jour, Claire demanda à voir Adrien. Sophie la laissa entrer dans le bureau. Les traits de la jeune femme étaient creusés par l’angoisse et les remords. En voyant Adrien assis, immobile comme à son habitude derrière son bureau, elle s’effondra sur la chaise en face de lui.
— Victor m’a envoyé un coursier cet après-midi, dit-elle d’une voix blanche en tendant un pli scellé. Sophie a intercepté le paquet, mais j’ai demandé à le lire. Il veut que je quitte la maison demain avec Émilie. Il prétend que le jour du vote, la brigade financière effectuera une perquisition ici même pour saisir tes biens personnels.
Adrien prit la lettre, parcourut les lignes écrites de l’écriture fine et appliquée de son cousin, et la reposa sans un mot.
— Tu comptais partir avec lui, Claire ? demanda-t-il doucement.
Elle secoua la tête, les larmes roulant librement sur ses joues.
— Au début… quand tu étais dans le coma, il était si présent, si rassurant. Il m’a fait croire que tout s’écroulait, que tu nous avais trahis en dilapidant le patrimoine. J’ai eu peur pour Émilie, pour notre avenir. Mais quand j’ai vu son regard, l’autre soir dans le jardin… quand il a compris que tes nerfs réagissaient… j’ai lu une haine pure dans ses yeux. C’est là que j’ai réalisé que la seringue qu’il m’avait fournie par l’intermédiaire d’un prétendu médecin suisse n’était pas un traitement. C’était un poison, n’est-ce pas ?
Adrien ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit un rapport d’analyse toxicologique commandé en urgence par Marc.
— Une dose massive de curarisant à diffusion lente, Claire. Injecté intramusculairement de façon répétée, ce produit aurait fini par provoquer une atrophie musculaire irréversible, masquée sous les symptômes d’une dégénérescence secondaire liée à mon traumatisme médullaire. Tu n’aurais rien vu. Tu m’aurais condamné à la paralysie définitive en croyant soulager mes douleurs.