Les heures qui suivirent furent consacrées aux dépositions formelles au quartier général de la division des homicides et des crimes contre les mineurs. Les révélations d’Emily et les documents saisis dans le bureau permirent d’ouvrir immédiatement une enquête fédérale de grande envergure. Le docteur Julian Ross, confronté à des accusations d’enlèvement d’enfants, de séquestration et de tentative de meurtre, ne tarda pas à négocier un accord avec le bureau du procureur. Ses aveux mirent au jour un réseau clandestin bien rodé qui exploitait la vulnérabilité d’orphelins de nourrissons déclarés morts dans des accidents isolés pour les revendre à de riches familles en mal de descendance légale.
Trois jours après le drame, James se tenait dans les couloirs du service de protection de l’enfance du comté de Dallas. Les jumeaux, parfaitement sains et saufs, avaient été provisoirement confiés à une pouponnière de transition.
Une femme d’une cinquantaine d’années, aux traits tirés par le deuil mais illuminés par une lueur d’espoir fébrile, attendait dans le petit salon des familles. Il s’agissait de Martha Vance, la tante biologique des bébés, venue en urgence du Nouveau-Mexique après avoir appris la résurrection miraculeuse des enfants de son défunt frère. On lui avait fait croire, six semaines plus tôt, que les nouveau-nés avaient succombé à leurs blessures dans l’incendie du véhicule de ses parents.
Quand la porte s’ouvrit et que les assistantes sociales apportèrent Gabriel et Sophia dans leurs berceaux roulants, la femme s’effondra à genoux, éclatant en sanglots irrépressibles, baisant les petites mains potelées des deux orphelins avec une ferveur déchirante.
James se tenait en retrait près de la baie vitrée, observant la scène avec une émotion qui lui serrait la gorge. Une main douce vint se poser sur son bras. Emily était là, libre, lavée de tout soupçon, portant des vêtements simples que les services d’aide aux victimes lui avaient fournis.
« Vous avez sauvé ces enfants, James, murmura-t-elle avec un sourire baigné de lumière. Sans votre intervention cet après-midi-là, ils auraient grandi dans le mensonge le plus total, coupés à jamais de leur propre sang. »
« C’est vous qui les avez sauvés, Emily, répliqua-t-il doucement en secouant la tête. Vous avez risqué votre vie en refusant de détourner le regard. »
Il se tourna vers la jeune fille et sortit de sa poche intérieure une enveloppe scellée contenant un chèque de compensation financière ainsi qu’une lettre de recommandation officielle pour l’université de droit de Dallas, où il s’engageait à financer l’intégralité de son cursus universitaire.
« Vous disiez vouloir reprendre vos études de criminologie avant que la vie ne vous oblige à accepter ce travail chez nous. Considérez ceci non pas comme une dette, mais comme le juste retour des choses. Vous méritez un avenir digne de votre courage. »
Emily balbutia des remerciements embarrassés, les yeux embués de larmes, avant d’accepter l’enveloppe sous l’insistance bienveillante de James.
Avant de quitter le bâtiment administratif, James s’approcha une dernière fois des berceaux. Il contempla les deux petits visages paisibles. Pendant quelques semaines, il les avait appelés ses enfants. Il avait veillé sur leurs nuits, chauffé leurs biberons, imaginé leur entrée dans la vie sous le toit de sa maison. La douleur de cette illusion perdue lui transperça la poitrine, mais elle fut immédiatement balayée par la certitude sereine qu’ils retrouvaient enfin leur véritable foyer, entourés de la chaleur d’une famille légitime qui les pleurait déjà comme des disparus.
Il quitta le bâtiment d’un pas assuré sous le ciel limpide du Texas. Le divorce pour faute lourde et tentative d’assassinat était déjà déposé par ses avocats. Le scandale public allait sans doute secouer le monde des affaires et écorner le prestige du nom des Cole pendant quelques mois, mais James n’en avait cure. Pour la première fois depuis sept longues années, il marchait sans l’ombre d’un mensonge au-dessus de sa tête, prêt à reconstruire sa vie sur les fondations inébranlables de la vérité.