Laissant Victoria saucissonnée sur le sol du bureau, James se précipita dans la chambre des jumeaux. Il ramassa le revolver sous le lit, vérifia le barillet — il restait cinq cartouches intactes —, puis désigna les deux couffins à Emily.

« Prenez les deux bébés. Nous descendons par l’escalier de service qui mène directement à la buanderie et au jardin arrière. On ne reste pas dans cette maison. »

Ils s’engagèrent dans l’étroit couloir réservé aux domestiques, au fond de l’aile est de la bâtisse. Les gémissements des jumeaux s’étaient tus, comme si les nourrissons sentaient que leur salut dépendait de leur silence. Au rez-de-chaussée, la porte d’entrée principale venait de voler en éclats sous un coup de bélier mécanique ou un coup d’épaule puissant.

Des pas lourds et assurés résonnèrent dans le hall d’entrée. Une voix d’homme, rauque, autoritaire, résonna dans le vide du vestibule :

« Victoria ? C’est moi. La camionnette est prête. Où as-tu mis la fille ? »

Aucune réponse ne vint d’en haut, hormis les jurons étouffés de Victoria qui tentait vainement de frapper le sol de ses talons pour attirer l’attention de son comparse. L’homme comprit immédiatement que la situation avait dégénéré. Le cliquetis caractéristique d’une culasse d’arme automatique retentit dans la cage d’escalier.

James fit signe à Emily de se tapir derrière la lourde machine à laver de la buanderie. La jeune femme s’assit par terre, serrant les deux couffins contre ses cuisses, son corps tout entier servant de bouclier de chair aux enfants orphelins.

James s’embusqua derrière le chambranle de la porte reliant la cuisine au vestibule. Il aperçut l’homme. Grand, la cinquantaine austère, portant une veste de chasse en toile cirée sous laquelle se devinait un holster d’épaule, le docteur Julian Ross tenait un pistolet de gros calibre à la main. Il s’apprêtait à gravir les premières marches de l’escalier menant à l’étage.

Au même instant, au loin, un hurlement strident déchira le calme feutré du quartier résidentiel de Preston Hollow. Les sirènes de police arrivaient à vive allure par la grande avenue bordée de platanes. Deux, trois, peut-être quatre véhicules d’intervention des forces spéciales du shérif du comté de Dallas.

Ross s’immobilisa net sur la quatrième marche. Ses yeux s’agrandirent sous l’effet d’une panique soudaine. Il comprit en une fraction de seconde qu’il avait été piégé, que le plan méthodique conçu dans les salons feutrés de son cabinet médical venait de s’effondrer comme un château de cartes.

Faisant volte-face, il se rua vers la porte d’entrée pour regagner son véhicule.

« Ne bougez plus ! » cria James en émergeant de la cuisine, les deux mains crispées sur la crosse de son petit calibre, pointé droit sur la silhouette du fuyard.

Ross ne s’arrêta pas. Dans un geste désespéré, il leva son arme automatique vers James. Deux coups de feu claquèrent presque simultanément. Le projectile tiré par le médecin vint pulvériser le vase en porcelaine Ming trônant sur la commode à quelques centimètres du visage de James, projetant des éclats tranchants contre le plâtre. La balle tirée par James, guidée par la seule force de l’instinct de survie, frappa Ross au genou droit.

L’homme s’effondra sur les dalles de marbre avec un hurlement de bête blessée, son arme glissant hors de portée sur le sol glissant. Au même instant, les pneus des voitures de patrouille crissaient sur l’asphalte devant la propriété. Les portières claquèrent en rafale.

« Police de Dallas ! Que personne ne bouge ! Sortez les mains visibles ! »

Les projecteurs éblouissants des véhicules des forces de l’ordre inondèrent le vestibule à travers les vitraux brisés de l’entrée. Une demi-douzaine d’officiers en gilets pare-balles, fusils d’assaut pointés vers l’avant, franchirent le seuil en trombe.

James laissa immédiatement tomber son arme sur le sol et leva les deux mains en l’air, reculant vers le couloir pour montrer qu’il n’opposait aucune résistance.

« Le suspect armé est à terre ! cria-t-il aux policiers. Les enfants sont en sécurité dans la buanderie avec leur nounou ! La commanditaire est attachée à l’étage, dans le bureau du fond ! »

Les événements s’enchaînèrent ensuite avec la précision mécanique des interventions d’urgence. Ross fut immédiatement menotté, fouillé et pris en charge par deux agents qui lui appliquèrent un garrot compressif tandis qu’il gémissait de douleur et de terreur. D’autres officiers montèrent l’escalier quatre à quatre pour appréhender Victoria.

De longs cris de fureur et des dénégations hystériques résonnèrent depuis l’étage lorsque les policiers découvrirent les liasses de documents officiels, les faux certificats de naissance et le contrat de cession illégale qui traînaient encore en évidence sur le plancher du secrétaire.

Emily émergea lentement de la buanderie, les deux couffins solidement calés contre ses flancs. Un jeune officier s’avança vers elle avec une infinie douceur, lui posant une couverture de survie dorée sur les épaules avant de l’escorter vers l’extérieur.

James sortit à sa suite sous le soleil déclinant du Texas. L’air chaud de la fin d’après-midi soufflait sur l’allée, soulevant une légère poussière dorée. Trois ambulances étaient désormais stationnées en épi, gyrophares bleus et rouges balayant la façade immaculée de cette demeure bourgeoise qui n’avait été, pendant tant d’années, qu’un somptueux décor de mensonges.

Les secours pédiatriques prirent délicatement en charge les deux bébés pour un examen médical complet. James resta debout sur la pelouse tondue au cordeau, observant deux policiers faire descendre Victoria le long des marches du perron. Les menottes métalliques scintillaient derrière son dos. Son tailleur était déchiré, ses cheveux en désordre, mais son regard restait chargé d’un venin glacial lorsqu’elle croisa les yeux de son époux.

« Tu ne seras jamais rien sans moi, James, siffla-t-elle entre ses lèvres pincées avant d’être poussée sans ménagement à l’arrière d’un fourgon cellulaire. Rien du tout. Tu n’es qu’un héritier sans tripes ! »

James ne répondit pas. Il la regarda disparaître derrière les vitres teintées du véhicule de police sans éprouver la moindre haine, seulement un vide abyssal, le sentiment vertigineux d’avoir partagé sa vie avec une inconnue dénuée de toute sensibilité morale.