Un frisson de fureur pure parcourut ma colonne vertébrale. La trahison venait de l’intérieur. Depuis la mort de mon épouse Giulia, disparue trois mois seulement après la naissance des triplés des suites d’une embolie suspecte que je n’avais jamais fini d’élucider, j’avais filtré chaque employé, chaque garde du corps, chaque livreur avec une minutie paranoïaque. Et pourtant, le venin avait coulé jusqu’au chevet de mes enfants.

Combien de personnes ont eu accès au deuxième étage au cours des dernières vingt-quatre heures ? demandai-je.

Marco consulta le registre biométrique des serrures magnétiques sur l’écran central. Seulement six personnes en dehors de vous et de moi. Les trois nounous, Elena pour le ménage du matin, mon adjoint Lucian, et ton frère d’armes, Carlo Mancini.

Carlo. Mon bras droit depuis l’époque où nous n’étions que deux voyous des quartiers sud se battant pour des cargaisons de cigarettes de contrebande. Carlo avait versé son sang pour moi lors de la guerre contre la famille Marcone cinq ans plus tôt. C’était lui qui gérait les finances occultes, les quais et les relations avec les politiciens véreux de l’État. Il avait été le premier à me serrer dans ses bras à la maternité.

Où est Carlo en ce moment ? demandai-je d’une voix basse, presque caverneuse.

Il est arrivé il y a une heure et demie, juste après que les petits ont commencé à hurler, répondit Marco en consultant le journal des entrées. Il a dit qu’il avait entendu parler de l’agitation par les gardes du périmètre et qu’il venait voir si tu avais besoin de renforts. En ce moment, il attend dans le grand salon du rez-de-chaussée avec Lucian et les chefs de section.

Fais monter Lucian d’abord, ordonnai-je. Seul.

Deux minutes plus tard, Lucian franchit la porte blindée. Plus jeune, nerveux mais d’une efficacité redoutable dans le traçage des flux financiers, il remarqua immédiatement les débris électroniques posés sur mon sous-main en cuir de Cordoue.

Patron, les enfants vont bien ? J’ai entendu dire que le calme était revenu.

Ils dorment, répondis-je sans lever les yeux de l’appareil. Lucian, qui gère les livraisons d’équipements de sécurité pour le domaine depuis six mois ?

C’est Carlo qui valide les budgets, bégaya-t-il, surpris par la question. Moi, je ne fais que vérifier les factures d’entretien des caméras et des générateurs. Pourquoi ?

Je fis glisser la petite boîte noire vers lui. Est-ce que cette signature de composant te rappelle un bon de commande passé récemment sous le couvert d’une de nos sociétés-écrans de transport maritime ?

Lucian ajusta ses lunettes et examina le numéro de série gravé au laser sous la résine protectrice. Ses doigts se mirent à trembler légèrement. Ce n’est pas un achat direct de la famille Moretti… mais il y a trois semaines, une société de sécurité privée basée dans le Delaware, Vanguard Surveillance, a facturé quarante mille dollars à l’une de nos filiales portuaires. Carlo m’a personnellement demandé de ne pas auditer cette ligne en disant que cela concernait la surveillance préventive des syndicats de dockers.

Marco jeta un coup d’œil à l’écran. Vanguard Surveillance appartient à un prête-nom, patron. Et ce prête-nom a des attaches directes avec Salvatore Marcone. Le cousin survivant de l’ancien clan.

La toile prenait forme. Une toile tissée d’or et de sang. Marcone n’avait jamais digéré la perte du contrôle du port de commerce. Mais il n’avait ni les troupes ni la puissance de feu pour m’attaquer de front. Pour briser un homme comme moi, la poudre et le plomb ne suffisaient plus. Il fallait attaquer le seul point où mon armure était inexistante : mes trois nourrissons sans défense.

En provoquant une détresse médicale inexplicable chez mes enfants, ils comptaient me pousser à quitter la forteresse. Me forcer à transporter Theo, Miles et Nora en urgence vers un hôpital privé de Boston ou de New York au milieu de la nuit, dans un convoi médical vulnérable sur des routes désertes. L’embuscade parfaite. Une attaque éclair où toute ma garde aurait été anéantie pendant que mon attention n’aurait été portée que sur la survie de mes triplés.

Et Carlo était la clé qui devait ouvrir la porte de l’intérieur.

Fais venir Carlo, dis-je à Marco. Dis-lui que les médecins recommandent un transfert d’urgence par hélicoptère et que j’ai besoin de lui pour organiser la sécurisation de l’héliport sur le toit.

Marco hocha la tête et sortit. Je restai seul dans le bureau pendant quelques instants, mes mains appuyées sur la surface glacée du bureau. Mon reflet dans la baie vitrée blindée me renvoyait l’image d’un homme que je croyais avoir laissé derrière moi : un prédateur impitoyable, dépouillé de toute pitié, prêt à arracher le cœur de quiconque menaçait son sang.

La lourde porte s’ouvrit à nouveau. Carlo entra d’un pas assuré, son pardessus en cachemire noir impeccablement ajusté, un cigare éteint entre les lèvres.

Adrien, mon frère ! lança-t-il avec cette chaleur feinte qui m’avait berné pendant tant d’années. Marco m’a dit pour l’hélicoptère. C’est la meilleure décision. On ne peut pas faire confiance à ces médecins de salon. Je vais faire préparer les deux blindés pour sécuriser la zone d’atterrissage tout de suite.

Assieds-toi, Carlo, dis-je doucement.

Il marqua un temps d’arrêt, son regard glissant vers mon visage, puis vers le verre de whisky posé devant lui. Il s’installa dans le fauteuil en cuir en face de moi, esquissant un sourire détendu qui n’atteignait pas ses yeux.

Quelque chose ne va pas, Adrien ? Tu as l’air plus sombre que d’habitude. Les petits ont empiré ?

Les petits dorment comme des anges, répondis-je sans hausser le ton. La crise est terminée.

Son regard vacilla, une fraction de seconde, trahissant un éclair d’incompréhension et d’inquiétude qu’il tenta immédiatement de masquer sous une expression de soulagement forcé.

C’est… c’est une excellente nouvelle, dit-il en frottant ses paumes l’une contre l’autre. Quel était le problème, finalement ? Une colique passagère ?

Non, Carlo. Rien de digestif. C’était un problème de mécanique et de physique des ondes.