Je lui demandai ensuite quelque chose que j’avais évité jusque-là.

— Ta mère savait pour les deux cent mille ?

Il s’assit sur le bord du lit.

— Oui.

— Depuis combien de temps ?

— Quelques semaines.

— Et c’est elle qui t’a poussé à utiliser l’appartement ?

— Ce n’était pas comme ça.

— Julien.

Il souffla.

— Elle disait que ça n’avait aucun sens que tu possèdes un bien de cette valeur sans l’utiliser pour faire grandir notre patrimoine.

Je souris tristement.

— Notre patrimoine.

Puis :

— Et si l’entreprise échouait ?

Il détourna les yeux.

Voilà la réponse.

Moi, j’aurais apporté l’actif solide.

Lui, le risque.

À 11 h 26, Julien referma sa valise.

— Tu vas vraiment annuler le mariage ?

— Oui.

— Dans six jours ?

— Oui.

— Après tout ce qu’on a préparé ?

— C’est justement pour ça que je le fais maintenant.

Ses yeux se remplirent de colère.

— Ma mère avait raison.

Je le regardai.

— Sur quoi ?

— Tu n’as jamais voulu construire avec moi.

Cette phrase aurait pu me détruire quelques mois plus tôt.

Ce matin-là, elle m’a seulement fatiguée.

— Julien, tu vivais chez moi depuis sept mois sans payer la moitié des charges parce que ton activité était irrégulière.

Il baissa les yeux.

— Je n’ai jamais utilisé ça contre toi.

— Je sais.

— Je t’ai soutenu.

— Oui.

— Mais quand je refuse de mettre mon appartement en garantie de ton projet, ça signifie que je ne veux pas construire ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Si.

Je lui ouvris la porte.

— Et c’est précisément pour ça que tu dois partir.

Il resta quelques secondes immobile.

Puis il prit sa valise.

Avant de sortir, il posa la bague de fiançailles sur la console.

— Garde-la.

— Non.

— Claire…

— Elle t’appartient.

Il la reprit finalement.

À 11 h 52, la porte s’est refermée derrière lui.

Le mariage était terminé.

Six jours avant d’avoir commencé.

Je suis restée seule dans l’entrée.

La boue de Sylvie était toujours sur le parquet.

J’ai regardé les traces.

Et, pour une raison absurde, j’ai ri.

Puis j’ai sorti le seau.

Mais cette fois, je n’ai pas nettoyé pour obéir à quelqu’un.

J’ai nettoyé parce que je voulais retrouver mon appartement.

Le lundi, j’ai changé la serrure.

Julien avait rendu ses clés, mais je n’avais plus envie de me demander s’il en existait des doubles.

Le mariage civil et la réception furent annulés.

L’annulation me coûta de l’argent.

Beaucoup.

Certaines réservations n’étaient plus remboursables.

Je m’en fichais.

Il existe des pertes qui sont simplement le prix d’une sortie prise au bon moment.

Les premières semaines furent difficiles.

Pas parce que je doutais énormément de ma décision.

Parce que j’aimais encore Julien.

C’est peut-être ce qu’on oublie toujours dans les histoires de rupture.

On peut comprendre qu’une personne n’est plus bonne pour nous…

et continuer à l’aimer.

Il m’écrivit des dizaines de fois.

Au début :

Je suis désolé de t’avoir caché le rendez-vous.

Puis :

Je n’aurais jamais fait quoi que ce soit sans ton consentement.

Puis :

Ma mère a transformé une simple idée en projet concret dans sa tête.

Et enfin :

On peut encore se marier et garder complètement ton appartement à part.

Cette dernière phrase m’a presque fait craquer.

Parce qu’elle ressemblait à l’homme dont j’étais tombée amoureuse.

Alors je l’ai relue.

Puis je me suis demandé pourquoi il avait fallu que je découvre une caméra, une estimation secrète, un rendez-vous chez le notaire et une demande potentielle de financement pour obtenir enfin cette promesse.

Je n’ai pas répondu.

Sylvie, elle, changea plusieurs fois de version.

Elle envoya d’abord un message furieux.

« Tu as détruit la vie de mon fils pour une histoire de parquet. »

Puis :

« Je plaisantais au téléphone. »

Puis :

« N’importe quelle mère veut sécuriser l’avenir de son enfant. »

Enfin :

« Tu regretteras d’avoir laissé un appartement passer avant une famille. »

Celui-là, je l’ai conservé.

Pas parce que j’avais besoin d’une preuve.

Parce qu’il résumait exactement le problème.

Pour Sylvie, protéger ce qui m’appartenait signifiait choisir un bien contre une famille.

Pour moi, une famille qui exigeait mon patrimoine comme preuve d’amour n’était précisément pas celle que je voulais construire.

Deux mois plus tard, j’ai appris par une connaissance commune que l’entreprise de Julien avait de sérieux problèmes.

Pas une faillite.

Mais beaucoup plus de difficultés qu’il ne me l’avait dit.

Deux contrats importants avaient été perdus.

Plusieurs prestataires attendaient d’être payés.

Les fameux cent cinquante à deux cent mille euros n’étaient donc pas destinés à « développer » tranquillement une activité prometteuse.

Ils devaient surtout apporter de l’oxygène.

Cette découverte m’a fait mal.

Je l’aurais aidé.

Peut-être pas en mettant mon appartement en jeu.

Mais je l’aurais écouté.

Cherché des solutions.

Peut-être même investi une somme raisonnable avec des protections claires.

Il ne m’avait jamais donné cette possibilité.

Il avait préféré préparer le terrain.

Trois mois après notre séparation, Julien demanda à me voir une dernière fois.

J’acceptai.

Un café près du jardin du Luxembourg.

Il avait maigri.

Il semblait fatigué.

— Je ne viens pas te demander de revenir.

— D’accord.

— Je voulais te dire quelque chose.

Je l’écoutai.

— Le projet de SCI venait de moi.

Je ne bougeai pas.

— Pas de ma mère.

— Je m’en doutais.

Il acquiesça.

— Elle m’a encouragé. Beaucoup. Mais c’était mon idée.

— Pourquoi me l’avoir caché ?

Il regarda sa tasse.

— Parce que je savais que tu dirais non.

Cette réponse, aussi douloureuse soit-elle, fut la première entièrement honnête.

— Alors tu comptais attendre le mariage.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que je pensais qu’après, tu verrais les choses différemment. Qu’on serait vraiment une équipe.

Je hochai lentement la tête.

— Donc le mariage devait rendre mon « non » moins important.

Il ferma les yeux.