Julien, ne lui dis surtout pas pour le notaire.

La phrase de Sylvie resta suspendue dans mon salon.

Julien ferma les yeux.

Pas longtemps.

Une seconde, peut-être.

Mais ce fut suffisant.

Je regardai ma bague de fiançailles posée entre nous.

Puis lui.

— Quel notaire ?

Sylvie répondit trop vite.

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— Personne.

Je tournai la tête vers elle.

Ses bottes étaient toujours près de l’entrée.

La boue qu’elle avait laissée sur mon parquet n’avait même pas encore séché.

— Vous venez littéralement de prononcer le mot « notaire ».

— J’ai parlé trop vite.

— Alors expliquez ce que vous vouliez dire.

— Claire, intervint Julien, laisse-moi—

— Non.

Je levai la main.

— Depuis quarante minutes, tout le monde me demande d’écouter. Maintenant, c’est moi qui pose les questions.

Il me fixa.

— Quel notaire ?

Julien passa une main sur son visage.

— C’était juste une consultation.

— À propos de quoi ?

— De nous.

— Nous ?

— Après le mariage.

— Quel rapport entre notre mariage et mon appartement ?

Il ne répondit pas.

Et là, j’ai su.

Pas tous les détails.

Mais assez pour sentir mon estomac se nouer.

Je me tournai vers Sylvie.

— Vous vouliez vous installer dans ma chambre d’amis.

Elle croisa les bras.

— Seulement quelque temps.

— Vous avez parlé de vendre mes meubles.

— J’ai dit que cet appartement était surchargé.

— Vous avez dit que Julien mettrait son nom sur mon bien après le mariage.

Silence.

— Et maintenant j’apprends qu’un notaire est déjà impliqué.

Julien s’approcha.

— Claire, ce n’est pas ce que tu imagines.

J’eus un rire bref.

— Cette phrase devrait être interdite à tous les gens surpris en train de mentir.

— Je n’ai rien fait derrière ton dos.

Je désignai l’ordinateur.

— Tu veux vraiment continuer sur cette version ?

Il regarda sa mère.

Sylvie intervint :

— Mon fils voulait simplement protéger ses intérêts.

— Ses intérêts dans quoi ?

— Dans son foyer.

— Son foyer n’est pas automatiquement son patrimoine.

Elle fronça les sourcils.

— Quand deux personnes se marient, elles partagent.

— Certaines choses, oui.

Je posai la main sur la table.

— Mais cet appartement, je l’ai acheté quatre ans avant de rencontrer Julien.

Julien soupira.

— Personne ne veut te le voler.

— Alors dites-moi ce que vous vouliez faire chez le notaire.

Il regarda le sol.

Puis enfin :

— Créer une SCI.

Je restai silencieuse.

Il poursuivit :

— C’était une idée. Rien de plus.

— Avec mon appartement ?

— Peut-être.

— « Peut-être » ?

— Claire, écoute. On allait se marier. J’allais vivre ici. On pensait qu’à long terme, ce serait plus logique de structurer le patrimoine ensemble.

— Qui est « on » ?

Il ne répondit pas.

Je regardai Sylvie.

— Vous deux ?

Elle haussa les épaules.

— J’ai de l’expérience.

— Dans l’immobilier ?

— Dans la vie.

Cette réponse aurait presque été drôle dans un autre contexte.

— Et pourquoi ne m’avoir rien dit ?

Julien prit la parole.

— Parce que tu paniques dès qu’on parle de ton appartement.

Je le regardai longtemps.

— Je panique ?

— Tu deviens très protectrice.

— C’est mon bien.

— Justement. Toujours « mon appartement », « mon crédit », « mon travail »…

Je sentis ma poitrine se serrer.

Ce langage-là, je l’avais déjà entendu.

Pas aussi directement.

Mais par petites touches.

Chaque fois que j’avais rappelé que l’appartement avait été acheté avant notre relation, Julien plaisantait :

Un jour, tu diras quand même “chez nous”.

Je pensais qu’il parlait de sentiment.

Peut-être parlait-il déjà de propriété.

— Qu’est-ce que la SCI devait faire exactement ?

— On n’avait rien décidé.

— Quel notaire ?

Cette fois, personne ne répondit.

Je pris mon téléphone.

— Très bien.

Julien se redressa.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’appelle mon avocate.

— Pour ça ?

— Oui.

Sylvie éclata :

— Voilà exactement le problème avec toi ! Toujours les avocats, les papiers, la propriété…

Je me tournai vers elle.

— Vous venez avec deux valises pour vous installer chez moi sans invitation et je suis le problème parce que j’aime les papiers ?

Elle devint rouge.

— Julien m’avait dit que je pouvais rester.

Je regardai immédiatement mon fiancé.

Cette fois, son expression me donna la réponse avant sa bouche.

— Tu lui as dit qu’elle pouvait venir vivre ici ?

— Temporairement.

— Combien de temps ?

— Je ne sais pas.

— Une semaine ?

— Claire…

— Un mois ?

Silence.

— Six mois ?

Il détourna les yeux.

J’eus soudain l’impression que le salon tournait légèrement autour de moi.

— Tu savais qu’elle arrivait avec deux valises.

— Oui.

— Et tu ne m’as rien dit.

— Je voulais qu’on en parle quand elle serait là.

Je le regardai, sidérée.

— Donc ton idée de « discussion » consistait à installer ta mère dans mon appartement avant de me demander mon avis.

Sylvie claqua sa langue.

— Oh, arrête avec « mon appartement ».

Je me tournai vers elle.

— Sortez.

Elle cligna des yeux.

— Quoi ?

— Sortez de chez moi.

— Claire—

— Maintenant.

Elle regarda Julien.

— Tu vas la laisser me parler comme ça ?

Et c’est là que quelque chose d’important s’est produit.

Je n’ai pas regardé Julien.

Parce que je ne voulais plus que mon droit de dire « sortez » dépende de ce qu’il allait répondre.

J’ai pris les deux valises de Sylvie.

Je les ai poussées jusqu’à l’entrée.

Puis son carton.

— Vous partez.

— Tu es complètement folle.

— Peut-être.

J’ouvris la porte.

— Mais je suis folle chez moi.

Elle regarda son fils.

Julien murmura :

— Maman, va à l’hôtel pour l’instant.

Elle resta figée.

— Tu choisis ça ?

— Je n’ai rien choisi.

— Si.

Elle me pointa du doigt.