— Elle est en train de t’isoler.
Je pris son manteau posé sur la chaise et le lui tendis.
— Au revoir, Sylvie.
Elle partit finalement à 10 h 02.
Le carton sous un bras.
Une valise dans chaque main.
Sans nettoyer la boue.
Évidemment.
Quand la porte se referma, Julien et moi sommes restés seuls.
Je n’ai rien dit pendant presque une minute.
Puis :
— Donne-moi le nom du notaire.
— Claire…
— Si tu veux qu’il reste la moindre conversation possible entre nous, donne-moi son nom.
Il céda.
Maître Arnaud Perrin.
Étude située dans le 8ᵉ arrondissement.
— Vous aviez rendez-vous quand ?
— La semaine prochaine.
— Avant ou après notre mariage ?
Il hésita.
— Deux jours après.
Je sentis un froid me traverser.
— Deux jours après notre mariage.
— C’était seulement pour discuter.
— Tu avais déjà pris rendez-vous.
— Oui.
— Sans moi.
— Oui.
Je pris mon téléphone et notai le nom.
Puis je demandai :
— Qu’est-ce que tu avais envoyé à ce notaire ?
— Rien d’important.
— Mauvaise réponse.
— Des informations générales.
— Sur quoi ?
— L’appartement.
— Mes documents ?
— Juste la surface, la valeur approximative…
Je m’arrêtai.
— La valeur ?
— Claire…
— Comment connais-tu précisément la valeur actuelle de mon appartement ?
Il ne répondit pas.
Je compris encore une fois avant qu’il parle.
— Tu l’as fait estimer ?
— Pas officiellement.
— Julien.
— Un ami agent immobilier est passé il y a deux mois.
Je sentis mes mains devenir glacées.
Deux mois plus tôt, Julien m’avait dit qu’un ami venait « boire un café ».
Je me souvenais parfaitement de cet homme qui avait regardé longuement les fenêtres, la hauteur sous plafond, la terrasse.
J’avais cru qu’il admirait l’endroit.
— Vous avez fait estimer mon appartement pendant que j’étais là sans me dire pourquoi ?
— C’était informel.
Je me levai.
— Va faire ta valise.
— Claire.
— Maintenant.
Il pâlit.
— Tu mets fin à notre relation à cause d’une consultation notariale ?
Je le regardai.
— Non.
Ma voix était étonnamment calme.
— J’annule notre mariage parce que tu as organisé l’installation de ta mère chez moi, fait estimer mon bien derrière mon dos et pris rendez-vous chez un notaire deux jours après notre cérémonie pour discuter d’une structure que tu ne m’as jamais mentionnée.
— Je n’aurais rien signé sans toi !
— Ce n’est pas la question.
— Alors c’est quoi ?
Je m’approchai.
— La question, c’est pourquoi tu pensais qu’après le mariage, je serais plus facile à convaincre.
Il ne répondit pas.
Et ce silence fut peut-être la chose la plus honnête qu’il m’ait donnée ce matin-là.
À 10 h 37, j’appelai Maître Élodie Marchand, mon avocate.
Je lui racontai tout.
Elle ne dramatisa pas.
Elle ne me dit pas que quelqu’un pouvait simplement « prendre » mon appartement parce que nous nous marions.
Au contraire.
Elle me rassura sur un point essentiel :
— Claire, personne ne peut décider seul de transférer votre bien dans une société ou d’en modifier la propriété. Il faudrait votre consentement et des actes réguliers.
Je respirai enfin un peu mieux.
— Alors pourquoi organiser tout ça ?
— Parce qu’une personne peut parfaitement préparer une opération en espérant vous convaincre ensuite.
— Ou me mettre devant le fait accompli.
— Exactement.
Elle me demanda de conserver l’enregistrement.
Tous les messages.
Et de ne signer absolument rien.
Puis elle ajouta :
— Appelez l’étude du notaire vous-même.
Je l’ai fait.
À 11 h 04.
La secrétaire confirma qu’un rendez-vous était bien prévu le mercredi suivant notre mariage.
Au nom de Julien.
Mais aussi au mien.
Je me redressai.
— Je n’ai jamais pris ce rendez-vous.
Silence à l’autre bout.
— Madame, je vais vous passer Maître Perrin.
Quelques minutes plus tard, le notaire était en ligne.
Je lui expliquai brièvement la situation.
Il fut immédiatement prudent.
— Je précise que rien n’aurait pu être signé sans votre présence et votre accord éclairé.
— Qu’est-ce que Julien vous avait demandé de préparer ?
— À ce stade, seulement une étude de faisabilité.
— Pour une SCI ?
— Oui.
— Avec apport de mon appartement ?
Il hésita.
— C’était l’une des hypothèses mentionnées.
Mon cœur accéléra.
— Autre chose ?
— Un refinancement éventuel après apport.
— Refinancement pour quoi ?
Cette fois, son silence fut plus long.
— Monsieur Delcourt avait évoqué un besoin de liquidités professionnelles.
Je fermai les yeux.
Voilà.
Enfin.
L’argent.
Toujours derrière.
— Combien ?
— Une enveloppe autour de cent cinquante à deux cent mille euros avait été évoquée, mais aucune démarche bancaire n’avait été lancée par notre étude.
Je remerciai Maître Perrin.
Puis je raccrochai.
Julien était encore dans la chambre en train de faire son sac.
Je m’appuyai contre l’encadrement.
— Deux cent mille euros.
Il se figea.
— Quoi ?
— C’était ça ?
Il posa lentement une chemise.
— Tu as appelé Perrin.
— Évidemment.
— Claire, écoute-moi.
— Deux cent mille euros pour ton entreprise ?
Il se frotta la nuque.
— Ce n’était pas pour « mon entreprise ». C’était pour relancer l’activité.
— Ton activité.
— Notre avenir.
Je ris.
— Comme mon appartement devait devenir « notre patrimoine » ?
— On allait se marier !
— Et tu pensais utiliser mon bien pour garantir ta société.
— Avec ton accord !
— Un accord que tu comptais obtenir quand ?
Il se tut.
— Après la cérémonie ?
Toujours rien.
— Après que ta mère se serait installée ?
Il serra la mâchoire.
— Elle devait seulement rester quelque temps parce qu’elle avait des problèmes avec son bail.
— Alors pourquoi parlait-elle déjà de ma chambre d’amis comme de sa future chambre ?
— Elle exagère.
— Et vendre mes meubles ?
— Elle exagère tout.
Je le regardai.
— Sauf le notaire.
Là, il n’eut rien à répondre.