« Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs du tribunal, nous sommes ici face à la tragédie la plus sombre que puisse connaître une famille : celle d’une fille aînée consumée par l’aigreur et la rancœur, venue au domicile de sa mère pour voler, violenter et mutiler. Regardez cette jeune fille, Belle Vance ! Une étudiante sans histoire, terrorisée dans sa propre maison par une sœur aînée armée d’un instrument létal ! Si la providence n’avait pas guidé les gestes défensifs de cette pauvre victime, c’est elle qui aurait perdu la vue ! Nous demandons cent mille euros de dommages et intérêts et la peine de prison la plus exemplaire possible pour que la société soit protégée de tels accès de démence ! »

Le juge Delmas hocha la tête d’un air sombre, visiblement impressionné par cette tirade.
« Nous allons entendre le témoin principal des faits. Madame Hélène Vance, veuillez vous avancer à la barre. »

Ma mère se leva avec une lenteur calculée, s’appuyant légèrement sur le dossier du banc comme si le chagrin pesait trop lourdement sur ses épaules. Elle posa sa main sur la barre de bois, leva la main droite et prononça d’une voix chevrotante mais claire :

« Je le jure de dire toute la vérité, rien que la vérité. »

« Madame Vance », commença le juge. « Racontez-nous une dernière fois ce dont vous avez été témoin le 14 octobre dernier. »

Ma mère ferma les yeux une seconde, comme pour refouler un sanglot d’émotion.
« Monsieur le Président… c’est le souvenir le plus déchirant de mon existence de mère. J’étais dans ma cuisine, occupée à préparer du thé, lorsque des cris terrifiants ont retenti dans mon bureau. Je me suis précipitée. J’ai vu Laurel, le regard empli d’une folie furieuse. Elle tenait ce lourd crayon de dessin qu’elle avait arraché de mon plumier. Elle a crié à Belle qu’elle allait la défigurer pour qu’elle cesse d’être aimée. Belle n’a fait que lever les bras pour parer les coups. Laurel s’est ruée sur elle… et dans l’impact contre le mur, son propre bras s’est retourné, enfonçant la mine dans sa propre oreille. Belle n’a jamais touché ce crayon. Belle est innocente. Mon cœur de mère saigne, mais la justice doit passer : Laurel a besoin d’être enfermée pour être soignée. »

Un murmure d’approbation et de compassion parcourut les rangs des amies de ma mère.
Belle baissa la tête, tamponnant ses joues sèches avec un mouchoir blanc.

Le juge Delmas se tourna vers la défense :
« Maître Arnault, avez-vous des questions pour le témoin ? »

Arnault se leva lentement. Il ajusta sa robe noire avec un calme olympien qui détonait complètement avec la tension électrique de la salle.

« Oui, Monsieur le Président. Une seule série de questions. »

Arnault s’avança vers la barre, fixant ma mère droit dans les yeux. Ma mère soutint son regard avec la morgue des menteurs intouchables.

« Madame Vance », commença Arnault d’une voix posée. « Vous confirmez sous serment que vous étiez bien dans votre cuisine au début de l’altercation ? »
« Oui, absolument. Je préparais une infusion. »
« Vous confirmez avoir vu Laurel s’emparer elle-même du crayon sur le secrétaire ? »
« Je l’ai vu de mes propres yeux depuis le couloir. »
« Et vous confirmez que Belle n’a exercé aucune violence offensive et que ses griffures sur les bras ont été causées par les ongles de Laurel au cours de l’empoignade ? »
« Tout à fait. C’est l’exacte vérité devant Dieu et devant les hommes. »

Arnault marqua une pause théâtrale. Il se tourna vers le tribunal.

« Monsieur le Président, en vertu de l’article 427 du Code de procédure pénale relatif à la liberté des preuves, la défense sollicite la projection immédiate d’une pièce matérielle enregistrée sous scellé numérique, authentifiée par huissier de justice et par le directeur de la sécurité informatique de la société Valmore & Associés. »

L’avocat de ma mère bondit immédiatement de son siège.
« Objection ! De quoi s’agit-il ? Aucune pièce nouvelle n’a été communiquée dans le délai légal ! »

« Cette pièce constitue une preuve directe de parjure et d’innocence matérielle absolue, découverte il y a moins de quarante-huit heures sur des serveurs distants cryptés », rétorqua Arnault avec la puissance d’un coup de canon. « La refuser équivaudrait à condamner sciemment une innocente sur la base d’un faux témoignage criminel ! »

Le juge Delmas fronça les sourcils, intrigué et soudain très vigilant.
« Le tribunal autorise la diffusion immédiate sur les écrans de la salle. »

PARTIE 9 — L’EFFONDREMENT DU CHÂTEAU DE CARTES

Un greffier brancha le disque dur sécurisé au système audiovisuel du tribunal.
Sur les deux grands écrans plasma fixés aux murs de la salle, l’image haute définition s’alluma d’un coup.

Dès les premières secondes, le souffle de la salle sembla s’arrêter net.

On voyait le bureau baigné de lumière.
On voyait Belle fouiller frénétiquement dans mes cartons, glisser le bracelet de grand-mère à son poignet avec un ricanement.
Puis la confrontation.
On entendait chaque parole avec une résonance cristalline.

À la barre, ma mère se figea. Sa main agrippée à la rambarde devint blanche comme de la craie.
Sur le banc des parties civiles, Belle cessa instantanément de feindre ses larmes ; ses yeux s’écarquillèrent dans une épouvante indicible. Elle reconnut immédiatement l’angle de vue de la webcam du poste professionnel de sa mère.

La vidéo continua.
On vit Belle s’avancer silencieusement vers le pot à crayons.
On vit son visage déformé par la haine.
On vit l’attaque sournoise, barbare, visant délibérément mon visage pendant que j’étais vulnérable.
On entendit le craquement horrible de la mine perforant mes tissus, mon hurlement d’agonie, ma chute contre le mur.

Dans la salle d’audience, des cris d’horreur étouffés s’élevèrent des rangs du public. L’avocat de ma mère s’était rassis, le visage décomposé, comprenant en une seconde que sa cause venait d’être pulvérisée dans un désastre sans précédent.