Lorsque mon regard croisa celui de Belle, elle n’eut pas un battement de paupière. Pendant une fraction de seconde, profitant de ce que le magistrat parcourait le dossier, le coin de ses lèvres s’étira vers le haut. Un sourire narquois, cruel, victorieux. Elle moula en silence avec ses lèvres les mots qu’elle m’avait chuchotés la veille : « Tu ne sortiras jamais. »

La juge, une femme aux tempes grises et au regard perçant nommée Madame Vasseur, ajusta ses lunettes.

« Madame le Procureur, la parole est à vous pour les réquisitions sur la détention. »

La procureure, une jeune femme tranchante aux allures de prédatrice juridique, ne laissa aucune chance à la pitié :

« Madame la Présidente, nous sommes en présence d’un acte d’une sauvagerie inouïe au sein de la cellule familiale. La prévenue s’est introduite au domicile de sa mère sous prétexte de récupérer des biens, a déclenché une altercation physique d’une violence extrême et a fait usage d’un objet perforant, causant des blessures atroces qui se sont retournées contre elle dans la mêlée. Deux témoins directs, dont la propre mère de l’accusée, confirment son comportement d’une dangerosité avérée. Le risque de réitération et les pressions sur les témoins sont patents. Nous requérons le maintien en détention provisoire jusqu’à la date du procès. »

Mon cœur battait la chamade, cognant sourdement contre mes tempes. J’allais retourner dans cette cellule de béton. J’allais y pourrir pendant des mois, peut-être des années, pendant que Belle porterait le bracelet de ma grand-mère en se pavanant dans mon appartement vidé.

Maître Arnault se leva. Contre toute attente, l’avocat blasé trouva des accents de pugnacité :

« Madame la Présidente, regardons la réalité de ce dossier ! Mon client est une citoyenne sans aucun casier judiciaire, cadre comptable, insérée, respectée. Elle a elle-même failli perdre la vie ou subir une surdité définitive dans cette affaire ! Elle a besoin de soins spécialisés d’urgence que le centre pénitentiaire ne peut lui prodiguer. Une assignation à résidence avec interdiction formelle d’entrer en contact avec sa mère et sa sœur, assortie d’une caution substantielle de dix mille euros, garantit parfaitement sa représentation en justice sans détruire prématurément son intégrité physique. »

La juge Vasseur fixa longuement mon pansement ensanglanté, puis posa son regard sur ma mère, qui laissa échapper un sanglot feint dans son mouchoir.

« La cour ordonne la mise en liberté sous contrôle judiciaire strict », trancha la juge d’une voix sèche qui fit claquer le marteau de bois. « Avec versement immédiat d’une caution de dix mille euros, confiscation du passeport, pointage bihebdomadaire au commissariat central et interdiction absolue d’approcher Madame Hélène Vance et Mademoiselle Belle Vance à moins de cinq cents mètres. La moindre infraction entraînera la révocation immédiate du contrôle et l’incarcération. »

Belle sursauta sur son banc. Son visage angélique se décomposa un bref instant sous le coup de la déception, avant qu’elle ne reprenne sa contenance. Ma mère serra les lèvres, les yeux plissés de dépit. Elles voulaient que je disparaisse le jour même. Elles avaient échoué sur ce point, mais la partie ne faisait que commencer : j’avais trente jours avant l’audience de jugement au fond. Trente jours pour prouver l’impossible ou finir derrière les barreaux.

PARTIE 4 — L’ÉLECTROCHOC DU DÉTAIL OUBLIÉ

Rentrer dans mon petit deux-pièces fut une épreuve terrifiante. Chaque bruit de serrure me faisait sursauter. Mon compte bancaire était désormais vidé par la caution de dix mille euros que j’avais dû verser en urgence grâce à mes maigres économies de jeunesse.

Le silence de l’appartement était suffocant, seulement brisé par cet horrible sifflement aigu dans mon oreille droite. La douleur physique était une compagne impitoyable : le Dr Morgan m’avait prescrit des antibiotiques puissants et des antalgiques pour prévenir une méningite foudroyante causée par la rupture des membranes de l’oreille interne. Le moindre mouvement brusque de tête provoquait une nausée violente.

Mais ce qui me rongeait le plus, c’était l’injustice.

Je m’assis par terre, le dos contre mon canapé, tenant entre mes mains la copie intégrale du dossier d’instruction que Maître Arnault m’avait remise avant de partir.

« Lis chaque ligne », m’avait-il conseillé sans grande conviction. « Les menteurs finissent parfois par trébucher sur leurs propres mots. Mais n’espère pas de miracle. »

J’ouvris la déposition de ma mère. Deux pages d’un interrogatoire minutieux, mené par l’agente Denton le soir même du drame.

Je lus, les larmes brouillant ma vue :

« Question de l’officier Denton : À quelle heure Laurel est-elle arrivée au domicile ?Réponse d’Hélène Vance : Vers 16h45. Elle était tout de suite agressive.Question : Où vous trouviez-vous lorsque l’altercation a débuté ?Réponse : J’étais dans la cuisine en train de préparer le thé. J’ai entendu des éclats de voix monter depuis mon bureau professionnel. Je me suis précipitée dans le couloir.Question : Qu’avez-vous vu en entrant dans le bureau ?Réponse : Laurel avait acculé Belle contre la bibliothèque. Elle hurlait qu’elle allait lui faire payer des années de jalousie. Belle pleurait et tentait de protéger son visage avec ses bras.Question : Décrivez l’agression avec l’arme.Réponse : Laurel s’est penchée sur mon secrétaire en acajou. Elle a saisi avec sa main droite un gros crayon à papier à mine de graphite épaisse dans le plumier en céramique. Elle s’est jetée sur sa sœur en visant les yeux. Belle a levé les bras pour parer le coup. Dans la lutte au corps-à-corps, elles ont basculé. J’ai vu le bras de Laurel se tordre sous la force du choc et elle s’est empalée elle-même sur l’outil qu’elle tenait fermement.Question : Avez-vous tenté d’intervenir ?Réponse : J’ai crié pour qu’elle s’arrête. J’ai tout vu distinctement depuis l’encadrement de la porte. Je suis formelle : Belle n’a jamais tenu cette arme. Laurel était possédée par une rage aveugle. J’ai eu peur pour la vie de ma cadette. »