« C’est diabolique, Laurel », murmura-t-il, les mâchoires serrées. « Hélène a toujours eu une préférence aveugle pour Belle, ton père me le disait souvent. Mais aller jusqu’à fabriquer de faux témoignages criminels pour t’envoyer en prison… c’est d’une noirceur sans nom. »

« Marc, l’ordinateur de ma mère tournait sous SecureWork Pro », lui dis-je avec fièvre. « Je le sais, c’est moi qui ai configuré les autorisations d’accès aux périphériques audio et vidéo le mois dernier ! Si sa session était active à 16h45 ce jour-là, le logiciel a tout capturé : l’angle de la caméra couvre parfaitement le bureau, la commode et le pot à crayons ! »

Marc tapota la table de ses doigts, son cerveau d’analyste en pleine ébullition.

« Si nous demandons une commission rogatoire au juge d’instruction pour saisir le matériel de ta mère, cela prendra des mois. De plus, Hélène aura tout le loisir d’effacer les disques durs locaux dès qu’elle aura vent de la requête. »

« Alors c’est sans espoir ? »

« Non », répliqua Marc avec une lueur d’acier dans le regard. « Parce que les données de SecureWork Pro ne sont pas stockées uniquement sur le disque dur local de ta mère. Ce type de logiciel d’entreprise envoie les flux de sécurité chiffrés directement sur les serveurs distants en cloud de la société qui l’emploie, pour des raisons évidentes de non-répudiation et de conformité légale. Le cabinet s’appelle comment ? »

« Valmore & Associés. C’est un cabinet de courtage et d’audit basé à Lyon. »

« Je connais très bien l’un des associés principaux du département conformité numérique », déclara Marc en sortant son téléphone. « Mais attention, Laurel. Une entreprise ne peut pas transmettre des enregistrements privés à un particulier sans réquisition judiciaire ou sans le consentement du titulaire du compte… à moins qu’il n’y ait une faille contractuelle flagrante. »

« Quelle faille ? »

« L’ordinateur appartient à l’entreprise. Le compte appartient à l’entreprise. Si une infraction criminelle a été commise dans le champ de captation d’un outil de surveillance professionnel, l’employeur a l’obligation légale de préserver les données dès lors qu’il est formellement notifié d’un risque pénal imminent mettant en cause l’utilisation frauduleuse de ses équipements. »

Marc se leva. « Laisse-moi quarante-huit heures. Ne bouge pas de chez toi. Ne réponds à aucun message, aucun appel d’Hélène ou de Belle. »

PARTIE 6 — LA MENACE INVISIBLE

Ces quarante-huit heures furent un calvaire psychologique.

Chaque sonnette retentissant dans l’immeuble faisait bondir mon cœur dans ma gorge. Le bourdonnement de mon oreille blessée m’empêchait de dormir plus de deux heures consécutives. Des cauchemars récurrents me montraient enfermée dans une cellule minuscule, le visage triomphant de Belle me fixant à travers un judas d’acier.

Le troisième jour, en descendant chercher mon courrier, je trouvai une enveloppe blanche sans timbre, glissée sous ma boîte aux lettres.

À l’intérieur, il n’y avait pas de signature, juste une feuille imprimée avec ces quelques lignes tapées à la machine :

« Tu ferais mieux de plaider coupable et d’accepter l’accord de peine que le procureur va te proposer. Si tu vas au procès, Maman ajoutera des détails que tu ne soupçonnes même pas. Elle parlera de tes “crises” d’enfance. Elle racontera ce que tu as fait à papa avant sa mort. Personne ne te croira jamais. Tu as toujours été l’erreur de cette maison. Accepte ton sort et disparais de nos vies. »

Je serrai la feuille de papier entre mes doigts tremblants jusqu’à la froisser en boule.

Elles osaient salir la mémoire de mon père. Mon père, qui m’avait serrée dans ses bras sur son lit de mort en me murmurant : « Protège-toi d’elles, Laurel. Elles détruisent tout ce qu’elles ne peuvent pas posséder. »

La peur qui m’avait paralysée pendant des jours se mua soudain en une lave brûlante. Elles ne voulaient pas seulement échapper à la justice ; elles voulaient mon anéantissement absolu. Elles voulaient briser mon âme et mon avenir pour maintenir intacte la fiction dorée de leur petite vie bourgeoise.

Je ne me briserais pas.

Mon téléphone vibra. C’était Marc.

« Laurel. Rejoins-moi immédiatement au cabinet de Maître Arnault. Nous avons quelque chose. »

PARTIE 7 — LE SERVEUR ET LA VOIX DES MORTS

Lorsque j’entrai dans le cabinet d’Arnault, l’ambiance n’avait plus rien à voir avec la morosité de notre premier rendez-vous.

L’avocat commis d’office était debout, les manches de chemise retroussées, les yeux brillants d’une excitation professionnelle rare. Marc était assis à côté d’un ordinateur portable ouvert, sur lequel clignotait une interface d’administration sécurisée.

« Raconte-lui, Marc », dit Arnault d’une voix sourde.

Marc tourna l’écran vers moi.

« Grâce à mes contacts chez Valmore & Associés, nous n’avons pas eu besoin d’attendre une commission rogatoire interminable », expliqua Marc. « Dès que nous avons signalé au directeur juridique que le poste de télétravail d’Hélène Vance avait été le théâtre d’un acte de violence grave ayant entraîné l’intervention des forces de l’ordre, ils ont immédiatement déclenché leur protocole interne de gel conservatoire des données pour dégager leur responsabilité civile. »

« Et ? » demandai-je, le souffle court.

« Et le logiciel SecureWork Pro s’était bien déclenché automatiquement ce jour-là à 16h30, suite à la reprise de session d’Hélène », continua Marc. « La caméra grand angle haute définition installée sur le moniteur a enregistré l’intégralité de la scène entre 16h35 et 17h15. Avec un enregistrement audio multipiste d’une netteté chirurgicale grâce au microphone directionnel antibruit du poste. »

Marc posa son doigt sur le pavé tactile. « Regarde. »

La vidéo se lança.

L’angle de vue était plongeant, capturant la quasi-totalité du bureau.
On y voyait Belle, seule dans la pièce, ouvrant frénétiquement mes cartons de déménagement. On la voyait fouiller avec une avidité méprisable, sortir mon journal intime de lycée, puis trouver la boîte en velours et en extraire le bracelet en argent de grand-mère. Elle le passait à son poignet avec un sourire vaniteux, s’admirant dans le reflet de la vitre.