La porte grillagée claqua dans un fracas métallique. Un gardien s’avança, tenant un classeur sous le bras.
« Laurel Vance ? Ton avocat commis d’office est là. Salle d’entretien numéro trois. »
Je me levai, chancelante. Une vague de vertige me submergea instantanément — le Dr Morgan m’avait prévenue que l’appareil vestibulaire pouvait être affecté par le traumatisme perforant. Je dus m’appuyer contre le mur glacé pour ne pas perdre l’équilibre. Le gardien poussa un soupir d’agacement, sans un geste pour m’aider, et me guida à travers un dédale de couloirs baignés d’une lumière fluorescente blafarde.
L’avocat s’appelait Maître Julien Arnault. C’était un homme d’une quarantaine d’années au costume froissé, le visage marqué par des cernes perpétuels et une lassitude que des années passées à défendre des causes perdues avaient gravée dans sa voix. Devant lui, sur la table en formica ébréchée, reposait le dossier préliminaire.
« Asseyez-vous, Mademoiselle Vance », dit-il sans lever tout de suite les yeux de ses notes. « Votre situation est… délicate. Extrêmement délicate. »
« Je n’ai rien fait », dis-je, la voix rauque, les lèvres sèches. « C’est ma sœur qui m’a agressée. Elle m’a perforé le tympan avec un crayon. Ma mère ment pour la couvrir. »
Maître Arnault ôta ses lunettes et se frotta l’arête du nez. « Les sentiments et la vérité morale sont une chose, Mademoiselle Vance. Le code pénal et les preuves matérielles en sont une autre. Regardons ce que nous avons sur cette table. »
Il fit glisser deux photographies vers moi. La première montrait les bras de Belle, zébrés d’ecchymoses rougeâtres et d’éraflures superficielles. La seconde montrait le bureau familial : le carton éventré, des photos d’enfance éparpillées, et des gouttes de sang maculant le plancher de chêne.
« Votre sœur, Belle Vance, soutient que vous avez fait irruption chez votre mère dans un état de fureur incontrôlable », récita l’avocat d’un ton monocorde. « Elle affirme que vous avez tenté de la frapper, qu’une bagarre s’est ensuivie pour la possession de cette boîte, et que vous vous êtes armée d’un crayon à papier trouvé sur le bureau pour la menacer au visage. Selon elle, au cours de la lutte pour désarmer votre main, le crayon a basculé et s’est accidentellement enfoncé dans votre propre oreille. »
« C’est une invention grotesque ! » m’emportai-je, la rage faisant vibrer ma carotide. « Regardez l’angle ! Regardez la force qu’il faut pour transpercer un conduit auditif ! Comment aurais-je pu m’infliger cela à moi-même en essayant d’agresser quelqu’un d’autre ? »
« C’est là que le piège se referme », répliqua doucement Arnault en pointant une feuille tapuscrite. « Le témoignage oculaire. Madame Hélène Vance, votre mère propriétaire des lieux, a signé une déposition formelle et circonstanciée sous serment. Elle corrobore chaque virgule du récit de votre sœur. Elle affirme vous avoir vue brandir le crayon, hurler des menaces de mort contre Belle, et déclare que Belle n’a fait que repousser vos mains pour sauver ses propres yeux. Pour le procureur, vous avez une agresseuse blessée par sa propre arme au cours d’une tentative de voies de fait aggravées avec arme par destination. »
Je sentis mes poumons se vider d’air. Le monde sembla s’arrêter de tourner. Ma mère n’avait pas simplement menti pour temporiser dans la panique ; elle avait rédigé, validé et signé un réquisitoire destiné à m’envoyer en prison ferme.
« Et les blessures de Belle ? » murmurai-je. « C’était juste… nous nous disputions le carton de grand-mère. Elle tirait d’un côté, je tirais de l’autre. Le carton s’est déchiré, elle a perdu l’équilibre ! »
« Le médecin légiste de garde a qualifié ses éraflures de “compatibles avec une lutte défensive” », soupira Arnault. « En l’état actuel, le procureur requiert une mise en détention provisoire avec mise en accusation pour violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou infirmité permanente — vous risquez jusqu’à sept ans de réclusion criminelle, compte tenu du caractère armé de l’agression alléguée. »
« Je n’ai pas d’antécédents ! J’ai un travail, un appartement, une vie sans la moindre ombre ! »
« Et votre mère a déclaré aux enquêteurs que vous présentiez depuis l’adolescence des accès de rage incontrôlés que la famille avait toujours dissimulés pour vous protéger. Elle a dressé de vous le portrait d’une femme psychologiquement instable et jalouse maladive de sa cadette. »
Je restai pétrifiée. Ma mère avait méthodiquement préparé le terrain. Elle avait transformé mes années de sacrifices, mon indépendance chèrement acquise, mes silences face à leurs abus en un tableau clinique de folie furieuse. Tout cela pour éviter à Belle, sa princesse intouchable, son reflet narcissique, ne serait-ce qu’une nuit en garde à vue.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » demandai-je, les larmes coulant enfin sur mes joues, brûlantes et amères. « Dites-moi ce qu’on peut faire. »
« Je vais plaider pour une libération sous contrôle judiciaire avec caution lors de l’audience préliminaire de demain matin », dit Arnault en rassemblant ses papiers. « Mais soyons lucides, Mademoiselle Vance. Si nous allons au procès devant le tribunal correctionnel ou la cour d’assises avec ces éléments, ils vont vous broyer. Il vous faut une preuve irréfutable. Un élément matériel indépendant. Sans cela, la parole de deux témoins contre la vôtre vous enverra droit derrière les barreaux. »
PARTIE 3 — L’AUDIENCE ET LE VISAGE DU DIABLE
Le lendemain matin, la salle d’audience numéro quatre sentait la cire bon marché et la détresse humaine. Menottée, vêtue du même chemisier froissé dont le col portait encore les traces brunâtres de mon sang séché, je fus introduite dans le box des accusés.
Dans les premiers rangs réservés au public, elles étaient là.
Ma mère, Hélène, portait un tailleur noir impeccable, une broche discrète au revers. Elle tenait un mouchoir en dentelle entre ses doigts gantés, la tête légèrement inclinée, incarnant à la perfection le rôle déchirant de la mère brisée par la violence de sa fille aînée. À ses côtés, Belle était vêtue d’une robe crème d’une modestie calculée. Elle avait pris soin de laisser son avant-bras gauche légèrement découvert pour que le juge puisse apercevoir les pansements recouvrant ses prétendues blessures défensives.