Mais personne ne l’écoutait plus. Les invités se levaient déjà, repoussant leurs chaises dans un vacarme de pieds de bois sur le parquet. Les dames détournaient ostensiblement la tête en passant près de l’estrade, refusant de croiser le regard de celle qu’elles encensaient quelques minutes plus tôt. Les diplomates quittaient la salle en silence, pressés de ne pas être associés au scandale qui allait, dès le lendemain matin, faire les gros titres de toute la presse nationale.

Le gala s’effondrait comme un château de cartes.

Édouard de Castelbajac prit doucement la main calleuse d’Élodie dans la sienne.

— Viens avec moi, mon enfant. Tu n’as plus rien à faire dans cette cuisine. Tu ne ramasseras plus jamais les serviettes des autres. Ton père avait raison : le soleil s’est levé, et c’est toi qui l’as fait entrer ici ce soir.

La petite fille jeta un dernier regard en arrière. Elle regarda cette grande dame rouge effondrée sur le tabouret de velours, les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, seule au milieu d’une salle immense qui se vidait de toute sa superbe. Élodie ne ressentait ni haine ni triomphe. Elle ressentait simplement une paix immense, lourde et réparatrice, comme si la main glacée de son père s’était enfin posée avec fierté sur son front fiévreux.

Elle passa les grandes portes dorées de l’hôtel Saint-Clair, tenant la main du vieux mécène, laissant derrière elle les paillettes, le mensonge et l’illusion.

Dans la grande salle déserte, où les lustres de cristal commençaient à s’éteindre un à un sous les mains des employés silencieux, Madame Claudine Valmont resta longtemps immobile. Le silence était redevenu maître des lieux, mais ce n’était plus le silence respectueux des foules qui attendent une merveille. C’était le silence terrible, définitif et glacial de l’oubli.

Elle leva lentement une main tremblante et la posa sur les touches blanches du piano. Elle voulut jouer. Elle voulut faire résonner un accord, n’importe lequel, une gamme, une note isolée pour prouver qu’elle existait encore, pour combler le gouffre qui venait de s’ouvrir dans sa poitrine.

Mais ses doigts restèrent de pierre. Aucun son ne sortit du clavier.

Le génie qu’elle avait usurpé s’était envolé avec la petite fille au tablier beige, et il ne restait à Claudine Valmont, pour le reste de ses jours, que la punition la plus absolue pour un artiste déchu : contempler dans la solitude la coquille vide d’une gloire qui n’avait jamais été la sienne.