Broyé, brisé, Julien avait disparu dans le néant des faubourgs. Claudine, elle, avait pris son envol. Elle avait transformé ce chef-d’œuvre volé en tremplin vers les scènes internationales, s’appropriant les droits, la gloire, la renommée, puis bâtissant le reste de sa carrière sur des réinterprétations magistrales d’autres compositeurs, évitant soigneusement de jamais composer à nouveau une pièce de sa propre main.
Et aujourd’hui, cette enfant était là.
Élodie ne regardait pas la partition posée devant elle. La vieille feuille de papier jauni, tachée de graisse et de café séché, n’était qu’un témoignage silencieux posé sur le meuble de laque. Ses petits doigts d’enfant, noircis par le travail ingrat des cuisines, dévalaient l’ivoire avec une précision qui dépassait l’entendement. C’était la mémoire du sang. La mémoire de milliers d’heures passées dans une pièce sans soleil, à répéter les mêmes gestes sous la dictée d’un père dont la respiration s’éteignait peu à peu.
Dans la salle Saint-Clair, personne ne bougeait. Les maîtres d’hôtel, torchon blanc plié sur le bras gauche, restaient figés comme des statues de sel au milieu des allées. Les dames de la haute société oubliaient leur maintien, le buste penché en avant, hypnotisées par le spectacle invraisemblable de cette souillon de dix ans qui domptait un piano de concert valant plusieurs centaines de milliers d’euros.
Le maître d’hôtel en chef, un homme nommé Lambert, sentit son autorité bafouée. Il jeta un coup d’œil paniqué vers la table d’honneur où siégeaient le maire de la ville, le préfet et le principal mécène de la fondation Valmont, le richissime banquier Édouard de Castelbajac. Le visage de Castelbajac était fermé, son regard perçant braqué alternativement sur l’enfant et sur Claudine Valmont.
Lambert fit un geste discret de la main vers deux agents de sécurité postés près des lourdes portes en acajou. Les deux colosses en costume sombre esquissèrent un mouvement pour s’approcher de l’estrade.
— Ne la touchez pas ! cria soudain Claudine, d’une voix qui n’avait plus rien de son timbre suave et mesuré.
Le cri avait jailli de sa gorge avec une violence telle que les premiers rangs sursautèrent. Les agents s’arrêtèrent net, décontenancés. Claudine tremblait de tout son corps. Ses yeux écarquillés ne quittaient pas les mains de l’enfant.
La musique atteignait maintenant le deuxième mouvement, un adagio d’une gravité funèbre où chaque note semblait porter le deuil d’une espérance assassinée. Les accords de la main gauche résonnaient comme le glas d’une église de campagne, tandis que la main droite d’Élodie tissait une mélodie si pure, si limpide, qu’une dame assise à la table numéro trois porta un mouchoir en dentelle à ses yeux sans même s’en apercevoir.
Ce n’était plus simplement une mélodie ; c’était un acte d’accusation vivant, formulé dans le seul langage que Claudine Valmont ne pouvait ni contester, ni ignorer.
— Où est-il ? murmura Claudine, la voix fêlée, brisant le silence des spectateurs. Où est Julien ?
Élodie ne s’arrêta pas de jouer. Elle ne tourna même pas la tête vers la femme en rouge. Ses lèvres gercées s’ouvrirent à peine, et sa voix enfantine s’éleva, portée par la résonance du grand piano :
— Dans la terre. Depuis neuf jours.
Un frisson glacial parcourut l’échine de la pianiste. Neuf jours. Julien était mort il y a neuf jours à peine.
— Il n’avait plus de voix pour parler à la fin, continua Élodie sans ralentir le tempo de la complainte. Ses poumons étaient pleins de poussière de fer. Il toussait jusqu’à cracher du sang dans sa cuvette. Mais chaque soir, quand je rentrais de l’école des pauvres, il me prenait les poignets. Il posait mes doigts sur une vieille planche de bois où il avait dessiné des touches au feutre noir. Il n’avait pas d’argent pour m’acheter un vrai piano. Il me disait : « Élodie, frappe ici. Entends dans ta tête. C’est ici que bat le cœur de ton père. Ils m’ont tout pris, ils ont pris ma réputation, ils ont pris ma jeunesse, mais cette musique est vivante en toi. Un jour, tu la porteras devant eux. »
Dans la salle, un silence de plomb s’était abattu. Personne n’osait tousser. Le maire regardait fixement sa serviette. Édouard de Castelbajac s’était levé très lentement de sa chaise, le regard fixé sur Claudine.
— Madame Valmont, dit le banquier d’une voix calme mais tranchante comme une lame d’acier, de quoi cette enfant parle-t-elle exactement ?
Claudine ne répondit pas. Son regard errait sur les convives, mais elle ne voyait plus les visages bienveillants et admiratifs de son public habituel. Elle ne voyait que des juges. Des témoins d’une imposture vieille de plus de deux décennies. La terreur commençait à paralyser ses membres.
Elle aurait pu nier. Elle aurait pu faire un scandale, prétendre que cette gamine avait appris une composition inédite trouvée par hasard, ordonner qu’on jette cette petite voleuse et sa vieille feuille aux poubelles avec les reliefs du banquet. Vingt ans plus tôt, elle l’aurait fait sans l’ombre d’une hésitation. Elle en avait eu l’arrogance, l’armure sociale, le soutien d’un père tout-puissant. Mais son père était mort lui aussi il y a cinq ans, et ce soir, face à cette orpheline en tablier gras dont les yeux portaient exactement la même lueur indomptable que ceux de Julien Martin dans les couloirs du Conservatoire, toute l’armure de Claudine s’effritait en poussière.
La musique prit soudain une tournure d’une virtuosité infernale. Le troisième mouvement commençait.
C’était un presto furioso d’une complexité redoutable. Les mains de la fillette volaient au-dessus des octaves, bondissaient d’un bout à l’autre du clavier dans des écarts vertigineux qui semblaient impossibles pour des mains d’enfant de dix ans. Le rythme était implacable, martelé avec une fureur sauvage. C’était la colère d’un homme oublié dans l’ombre, le hurlement d’un créateur dont le nom avait été effacé des encyclopédies musicales, réincarné sous la voûte somptueuse de l’hôtel Saint-Clair pour réclamer son honneur bafoué.
— Arrête… supplia Claudine dans un souffle imperceptible. Je t’en prie… arrête.