Mais Élodie jouait avec une énergie qui ne semblait plus appartenir à la terre. Ses petits bras maigres étaient tendus par l’effort, ses mèches brunes lui fouettaient le front, une goutte de sueur coula le long de sa joue pour s’écraser sur le miroir noir de la table d’harmonie. Elle jouait la douleur de son père, les hivers sans charbon, les nuits à réparer des carcasses de pianos abandonnés pour payer un paquet de pâtes, les humiliations subies chaque fois qu’à la radio, une voix mielleuse annonçait un récital de la grande Madame Claudine Valmont interprétant les plus belles pages du répertoire classique contemporain.
Sur la partition posée sur le pupitre, un détail apparut enfin clairement aux yeux de Claudine.
Au bas de la feuille froissée, sous la dernière portée noircie de doubles croches étourdissantes, il y avait deux lignes manuscrites à l’encre violette délavée. Ce n’était pas l’écriture de Julien. C’était l’écriture fine, aristocratique, reconnaissable entre mille, du directeur de l’époque du Conservatoire, le célèbre maître Henri de Boissieu, l’homme qui avait signé l’exclusion de Julien.
Sous la signature du vieux directeur se trouvaient ces mots, écrits sur son lit de mort il y a une dizaine d’années et remis secrètement à Julien avant qu’il ne s’éteigne : À Julien Martin, seul et véritable auteur du poème symphonique en la mineur. Pardonne à un vieil homme lâche qui a cédé aux menaces du procureur Valmont. Que justice te soit rendue un jour par la musique elle-même.
Julien avait conservé ce document toute sa vie. Il ne l’avait jamais utilisé pour intenter un procès ruineux qu’il était trop pauvre pour mener contre des dynasties d’avocats. Il l’avait gardé comme une arme silencieuse, attendant l’instant où le destin placerait Claudine au centre de son propre triomphe pour faire éclater la vérité en plein jour.
Le dernier accord retentit.
Un accord gigantesque, dissonant, suspendu dans l’air comme une sentence de mort qui refuse de se résoudre. La table d’harmonie du Steinway vibra pendant de longues secondes, un grondement sourd qui semblait faire trembler les fondations mêmes de l’hôtel Saint-Clair.
Puis, le silence retomba.
Un silence absolu, lourd, suffocant. Pas un applaudissement. Pas un souffle. Quatre cents personnes de l’élite parisienne regardaient la petite fille en tablier beige taché, assise sur le tabouret de velours rouge, les mains posées sur ses genoux osseux, le torse soulevé par une respiration saccadée.
Élodie tourna enfin lentement la tête vers Claudine Valmont.
— Mon père m’a dit de vous donner un message, madame, dit l’enfant d’une voix claire qui porta jusqu’au fond de la grande salle dorée.
Claudine ne pouvait plus bouger. Ses lèvres étaient bleues, son teint livide sous la poudre d’or.
— Quel message ? parvint-elle à articuler dans un râle.
— Il m’a dit : « Dis à Claudine que je lui pardonne d’avoir volé ma musique. Mais dis-lui qu’un voleur n’est riche que tant que la nuit dure. Et le soleil vient de se lever. »
Élodie se leva calmement du tabouret. Elle ne regarda ni l’assistance pétrifiée, ni les maîtres d’hôtel stupéfaits, ni les dignitaires dont les visages reflétaient l’opprobre et le dégoût. Elle prit la vieille partition sur le pupitre, la plia soigneusement en quatre selon ses plis d’origine, et la glissa dans la grande poche de son tablier.
Puis, elle commença à marcher vers la sortie de la salle, de son pas tranquille d’enfant qui a fini sa journée de service.
— Attends ! cria une voix dans l’assistance.
C’était Édouard de Castelbajac. Le vieux banquier, redouté pour sa rigueur morale et son intransigeance dans le milieu des affaires et des arts, s’avança à grands pas entre les tables. Il ne jeta même pas un regard à Claudine, qui se tenait prostrée contre le flanc du piano. Il rejoignit la petite fille près de l’allée centrale.
Il s’agenouilla devant elle, sur le tapis de pourpre, sans se soucier de froisser son smoking impeccable. Il posa ses mains sur les épaules frêles de l’enfant.
— Comment tu t’appelles, petite ? demanda-t-il, la voix altérée par une émotion sincère.
— Élodie. Élodie Martin.
— Qui t’a appris à jouer ainsi, Élodie ?
— Mon papa. Sur une planche de bois. Et parfois le dimanche, quand l’église du quartier était vide, le sacristain me laissait une demi-heure sur l’harmonium en échange du balayage de la nef.
— Ton père avait-il écrit d’autres partitions ?
Élodie hocha la tête.
— Dans notre chambre sous le toit, il y a une malle en fer sous le matelas. Elle est pleine de cahiers. Il me disait toujours que tant que je serais vivante, sa musique ne mourrait pas de froid.
Castelbajac se releva. Son regard balaya la salle, passa sur les visages blêmes des invités, et se fixa enfin sur Claudine Valmont, qui semblait s’être ratatinée dans son somptueux costume rouge.
— Madame Valmont, déclara le mécène d’une voix qui résonna avec la solennité d’un arrêt de cour de justice, le gala de ce soir est immédiatement annulé. Le contrat de mécénat qui lie ma fondation à vos futures tournées est résilié à compter de cette seconde. Dès demain matin, mes avocats examineront cette partition et les archives du Conservatoire de 2004. Si ce que cette enfant vient de révéler est fondé — et je n’ai aucun doute là-dessus, car aucune imposture ne saurait produire une telle vérité musicale —, je veillerai personnellement à ce que le nom de Julien Martin soit rétabli à la place qui lui revient dans l’histoire de la musique de ce pays.
Un murmure immense s’éleva parmi les convives. Des voix indignées montaient des tables. Des photographes de presse, invités pour immortaliser le triomphe de la diva, commencèrent à faire crépiter leurs flashs sans vergogne, mitraillant le visage dévasté de Claudine Valmont, ses yeux égarés, son maquillage qui coulait le long de ses joues creusées par l’effroi.
— Sortez ! hurla Claudine, les mains sur les oreilles pour échapper aux flashs et aux murmures accusateurs. Sortez tous !