Ce soir-là, elle devait se produire lors d’un gala prestigieux à l’hôtel Saint-Clair. Tout avait été préparé pour son arrivée. Une immense salle dorée. Des lustres de cristal. Des tables rondes couvertes de nappes immaculées. Et surtout, un piano à queue noir placé au centre, sous les lumières chaudes.

Claudine apparut dans une veste rouge éclatante portée sur une tenue noire. Ses boucles d’oreilles en or accompagnaient son maquillage impeccable. Ses cheveux sombres et volumineux encadraient son visage. Lorsqu’elle approcha du piano, tous les invités se levèrent. C’était l’accueil qu’elle connaissait. Celui qu’elle attendait.

Mais une petite fille restait immobile près des assiettes. Élodie Martin. Dix ans. Une robe sombre usée. Un tablier beige taché. Des cheveux bruns désordonnés. Elle aidait depuis le début de la soirée à débarrasser les tables et à ramasser les serviettes. Elle n’était pas invitée. Et pourtant, elle fixait le piano.

Claudine s’assit. Puis s’arrêta.

— Qu’est-ce qu’elle regarde comme ça ?

Un maître d’hôtel demanda aussitôt à l’enfant de baisser les yeux. Mais Élodie avança. Un pas. Puis un deuxième. Dans cette salle où tout semblait réglé selon les apparences, son geste provoqua des murmures. Claudine se leva.

— Tu crois vraiment pouvoir toucher ce piano ?

Les invités rirent discrètement. Élodie avait visiblement peur. Ses jambes tremblaient. Mais elle répondit :

— Je ne suis pas venue voler votre place.
— Encore heureux, répliqua Claudine.

Elle pensait peut-être que cette conversation s’arrêterait là. Mais la fillette plongea la main dans la poche de son tablier. Le maître d’hôtel voulut intervenir. Élodie sortit simplement une vieille feuille pliée. Une partition jaunie par les années. Les coins étaient abîmés. L’encre avait pâli. Pourtant, les notes restaient visibles. La petite fille releva les yeux.

— Je suis venue jouer ce qu’on a volé à mon père.

Le silence remplaça les rires. Claudine observa la partition. Son sourire disparut. Pendant un instant, son expression ne ressemblait plus à celle d’une artiste sûre d’elle.

— Cette partition… où l’as-tu trouvée ?

Élodie garda le silence. Elle posa la feuille sur le piano. Puis s’assit. Ses doigts sales tremblaient au-dessus des touches.

La première note retentit.

C’était un la mineur d’une profondeur abyssale, frappé non pas avec la timidité d’une servante effrayée, mais avec la rage sourde d’un fantôme qui réclame son dû. La résonance courut sur le bois verni du piano à queue, rebondit contre les moulures dorées du plafond, traversa les lustres dont les pampilles tressaillirent dans un murmure de verre, et vint frapper la poitrine de chaque convive.

Dans l’assistance, les coupes de champagne restèrent suspendues à mi-hauteur. Les conversations d’affaires, les flatteries mondaines, les rires feutrés des diplomates et des banquiers s’éteignirent d’un seul coup, écrasés sous le poids d’une mélodie que personne dans cette salle n’avait jamais entendue, mais dont la mélancolie déchirante serrait la gorge dès les premières mesures.

Claudine Valmont ne respirait plus. Ses mains, aux ongles peints d’un carmin parfait, s’étaient crispées contre les revers soyeux de sa veste rouge. Elle avait l’impression que le sol en marbre sous ses escarpins s’ouvrait sur un gouffre sans fond. Cette mélodie, ce motif sinueux en triolets qui montait avec une douceur trompeuse avant de basculer dans une cadence martelée et fiévreuse, n’avait pas de nom officiel. Pour le monde entier, elle n’existait pas. Mais pour Claudine, elle portait un titre gravé au fer rouge dans les recoins les plus sombres de sa mémoire : La Complainte des Saules.

Vingt-deux ans plus tôt. L’automne 2004. Les couloirs froids et humides du Conservatoire national de musique. À cette époque, Claudine n’était pas la diva acclamée par les élites républicaines, mais une élève ambitieuse et paniquée, issue de la haute bourgeoisie provinciale, que ses parents menaçaient de déshériter si elle n’obtenait pas le prestigieux Prix de Rome de composition. Le talent d’exécution ne lui manquait pas ; ses doigts étaient précis, véloces, infaillibles comme la mécanique d’une montre suisse. Mais elle n’avait pas d’âme créatrice. Tout ce qu’elle tentait d’écrire sonnait creux, artificiel, plat.

Et il y avait eu Julien Martin.

Julien, le fils d’un ouvrier ajusteur du nord de la France, entré au Conservatoire grâce à une dérogation exceptionnelle. Il n’avait pas de costume sur mesure, pas de manières de salon, et ses mains portaient souvent la trace de l’encre bon marché qu’il utilisait pour noircir des portées jusqu’au bout de la nuit dans sa mansarde glacée sous les toits de Paris. Julien composait comme d’autres respirent ou saignent : par pure nécessité vitale. Chaque accord qu’il couchait sur le papier semblait arraché à ses entrailles.

Claudine s’était rapprochée de lui avec un calcul méticuleux. Elle avait feint l’admiration, la tendresse, la complicité intellectuelle. Julien, naïf, solitaire, ébloui par l’intérêt que lui portait cette jeune femme élégante et sûre d’elle, lui avait tout confié. Son carnet de brouillons. Ses doutes les plus secrets. Et surtout, cette pièce maîtresse, cette œuvre grandiose qu’il gardait cachée pour l’épreuve finale : une symphonie pour piano solo dédiée à sa mère mourante.

Trois jours avant la clôture des dépôts, Claudine avait invité Julien chez elle sous prétexte de déchiffrer ensemble une sonate. Elle l’avait fait boire, l’avait écouté parler d’avenir, de musique pure, de pauvreté vaincue par l’art. Et lorsqu’il s’était endormi sur le canapé, terrassé par la fatigue de plusieurs nuits de veille, elle avait ouvert son cartable usé. Elle avait recopié chaque mesure, chaque nuance, chaque intention avec une précision criminelle, avant de subtiliser l’original et d’y substituer une copie grossièrement falsifiée et volontairement altérée.

Le jour du jury, la composition déposée par Claudine Valmont fit sensation. On cria au génie précoce. Lorsque Julien se présenta à son tour devant les maîtres pour dénoncer le pillage, sa propre partition ne contenait plus que des ratures et des incohérences harmoniques que Claudine y avait glissées. Le père de Claudine, un influent magistrat près la Cour d’appel, était intervenu dans l’ombre auprès du recteur. On traita Julien de jaloux hystérique, de faussaire envieux incapable d’accepter la supériorité d’une femme brillante. Il fut exclu sur-le-champ pour diffamation et tentative de plagiat. Sa bourse fut révoquée. Son nom fut rayé des registres.