Mon cœur s’est serré. Je me sentais coupable, quelque part au fond de moi, d’être l’étincelle qui venait de faire exploser leur union.
« Papa, je ne voulais pas briser ton couple… Si j’avais fait plus attention à mes affaires… »
Il a freiné au feu rouge et a posé sa lourde main calleuse sur mon épaule, me forçant à le regarder droit dans les yeux.
« Écoute-moi très attentivement, Jasmine. Tu n’es responsable de rien. Absolument rien. Une maison où tu dois verrouiller ta chambre pour que ta propre belle-mère ne pille pas tes biens n’est pas un foyer, c’est une prison. C’est moi qui aurais dû réagir plus tôt. Mais je vais réparer ça. Fais-moi confiance. »
Notre premier arrêt fut la boutique de rachat “QuickCash”, tenue par Kevin, une échoppe encombrée d’écrans de télévision, d’instruments de musique et de bijoux bon marché. Lorsque le carillon de la porte a tinté, Kevin a levé la tête depuis son comptoir, un tournevis de précision à la main.
« Tiens, David ! Qu’est-ce qui t’amène de si bon matin ? »
Papa s’est approché du comptoir sans un mot, posant ses deux mains à plat sur le verre.
« Tu as acheté un ordinateur portable argenté hier matin à ma femme, Linda. »
Kevin s’est figé, son sourire commercial s’effaçant instantanément devant l’expression d’acier de mon père. Il a jeté un coup d’œil mal à l’aise vers moi, puis a dégluti.
« Écoute, David… elle m’a dit que vous aviez besoin d’argent pour des factures imprévues, que vous vouliez vous débarrasser de l’ancien modèle de la petite. J’ai rempli le registre des ventes en toute légalité, elle a signé la décharge… »
« Cet ordinateur n’a jamais été à elle », a coupé papa d’une voix tranchante. « La facture d’achat originale est enregistrée à mon nom et au nom de ma fille Jasmine, ici présente. Elle l’a pris dans sa chambre sans aucune autorisation. C’est un vol domestique caractérisé. Où est-il ? »
Kevin a levé les mains en signe d’apaisement.
« Dans le coffre arrière. Il n’a pas bougé. Je n’y ai même pas touché, je devais faire les vérifications de routine ce soir. »
« Très bien. Voici ce que nous allons faire », a dit papa en sortant de son blouson la boîte neuve du téléphone de Tyler, accompagnée d’une liasse de billets qu’il venait de retirer à l’agence bancaire voisine. « Tu reprends les huit cents dollars que tu lui as donnés hier. Tu gardes la boîte de ce smartphone en dépôt si tu as des démarches à faire, mais tu me rends la machine de Jasmine sur-le-champ. Et tu me rédiges une attestation écrite confirmant que Linda Carter s’est présentée hier à neuf heures pour vendre un bien sans le titre de propriété légal. »
Kevin a regardé les billets, puis mon père. Il connaissait David depuis vingt ans ; il savait qu’il valait mieux ne pas jouer au plus malin.
« Marché conclu, Dave. Je te ramène ça tout de suite. »
Deux minutes plus tard, je serrais à nouveau mon ordinateur contre ma poitrine, vérifiant d’une main tremblante que la coque n’avait pas été rayée et que le voyant s’allumait. Mes fichiers étaient là. Mes mémoires, mes cours, mes souvenirs avec maman. Les larmes que j’avais retenues toute la matinée ont enfin coulé sur mes joues, chaudes et libératrices.
Mais l’expédition était loin d’être terminée.
« Viens », a dit papa en me guidant vers la sortie. « Nous avons un autre rendez-vous. »
« Où allons-nous maintenant ? »
« Chez Maître Vance. »
Maître Vance était le notaire et avocat de longue date de la famille, l’homme qui avait réglé la succession de ma mère trois ans auparavant. Quand nous sommes entrés dans son cabinet aux murs lambrissés, il nous attendait déjà, prévenu par un coup de téléphone rapide que papa avait passé depuis la voiture.
Pendant que je m’asseyais silencieusement dans un fauteuil en cuir pour reprendre mon souffle, mon père s’est installé en face de l’homme de loi et a posé sur la table l’attestation de Kevin, ainsi que plusieurs relevés bancaires qu’il avait récupérés dans sa boîte à gants.
« Arthur », a dit mon père sans préambule, « je veux engager une procédure de divorce immédiate pour faute contre Linda. Et je veux que tout soit blindé avant la fin de l’après-midi. »
Maître Vance a ajusté ses lunettes à monture dorée, examinant les documents d’un œil expert.
« Tu es certain de toi, David ? Ce genre de procédure peut s’avérer long et douloureux. »
« Je n’ai jamais été aussi lucide de toute ma vie », a répliqué mon père d’un ton d’une clarté absolue. « Linda a franchi une ligne rouge ce matin en s’en prenant aux biens et à l’avenir de ma fille. Mais ce n’est pas tout. Regarde les relevés de ces trois derniers mois sur le compte joint que nous avions ouvert pour les charges courantes de la maison. »
Le notaire a parcouru les lignes de chiffres imprimées en noir et rouge. Ses sourcils se sont arqués.
« Des retraits réguliers d’espèces… des virements vers un compte extérieur non déclaré ? »
« Exactement », a confirmé papa. « J’ai découvert ces mouvements la semaine dernière, mais je n’avais pas encore voulu affronter la réalité. Linda détournait méthodiquement l’argent que je versais pour l’entretien de la maison vers un compte d’épargne personnel au nom de sa sœur, tout en me réclamant constamment plus d’argent pour nourrir la maisonnée et payer l’électricité. Elle a vidé le fonds d’urgence que j’avais constitué pour les études de Jasmine, prétextant des hausses de charges imaginaires. Et ce matin, vendre l’outil de travail de ma fille pour gâter son propre fils… c’est la preuve définitive qu’elle n’a jamais considéré Jasmine comme un être humain méritant le respect, mais comme un obstacle financier. »
Maître Vance a retiré ses lunettes et a croisé les mains sur son bureau, son visage prenant une gravité professionnelle.