« Huit cents dollars », a-t-il répété, la voix sourde, presque inaudible. « Un ordinateur acheté plus de mille cinq cents dollars, payé avec mes heures supplémentaires de nuit après la mort de Sarah. L’ordinateur qui contient les deux dernières années de cours de Jasmine, ses photos de famille, ses projets universitaires. Tu as liquidé tout cela pour sept cents dollars de gadget pour un enfant qui sait à peine traverser la rue seul. »
« Tu dramatises toujours tout ! » a protesté Linda, bien que sa voix ait perdu de son assurance. « Jasmine peut très bien retaper ses textes sur une feuille ou emprunter un appareil à ses camarades. De toute façon, elle passe son temps à se plaindre. Et moi, j’en ai assez d’être traitée comme une citoyenne de seconde zone dans cette baraque depuis deux ans ! »
Papa n’a pas répondu à sa provocation. Il n’a pas crié. Il n’a pas brisé d’assiette. La colère explosive que je redoutais a fait place à une lucidité tranchante, un calme minéral qui m’a glacé le sang encore plus que des hurlements.
« Tyler », a appelé mon père.
Sa voix n’était pas agressive, mais elle portait une autorité absolue. Le petit garçon, qui jusque-là faisait semblant de ne rien entendre derrière l’embrasure de la porte, a levé des yeux apeurés.
« Tyler, apporte-moi ce téléphone. Tout de suite. Avec la boîte et le chargeur. »
Linda a sursauté, s’interposant immédiatement entre le couloir et le salon.
« Quoi ? Hors de question ! David, tu touches pas aux affaires de mon fils ! »
« Tyler », a répété papa, sans même regarder Linda, fixant directement le garçon. « La boîte. Le câble. Le téléphone. Sur cette table. Maintenant. »
Intimidé par le regard d’acier de mon père, Tyler a reniflé, s’est levé d’un bond et a couru vers sa chambre. Deux minutes plus tard, il déposait le coffret immaculé et le smartphone noir encore brillant sur la table à manger, avant de s’enfuir se cacher dans le garage.
« Tu es devenu complètement fou ! » a crié Linda, les joues empourprées par la fureur. « Tu traumatises mon enfant pour satisfaire les caprices de ta gamine égoïste ! »
Mon père s’est penché, a pris la boîte, y a rangé méticuleusement le téléphone et les accessoires, puis a refermé le couvercle d’un geste sec et précis. Il l’a glissé sous son bras gauche.
« Jasmine », m’a-t-il dit doucement, ses yeux s’adoucissant à peine lorsqu’ils ont croisé les miens. « Va t’habiller. Prends ton sac de cours, ton manteau et tes papiers d’identité. »
« Mais papa… où est-ce qu’on va ? »
« Va t’habiller, ma puce. Nous partons. »
Linda a écarquillé les yeux, mi-incrédule, mi-furieuse.
« Vous partez où ? Tu as du travail aujourd’hui ! Et tu comptes faire quoi avec ce téléphone ? Tu n’as pas le reçu, tu ne pourras jamais te faire rembourser ! »
Papa ne lui a accordé aucun regard. Il est resté debout près de l’entrée, attendant que je revienne. Mes mains tremblaient encore tellement que j’ai eu du mal à boutonner mon jean et à enfiler mes baskets. Mon esprit tournait à plein régime. J’avais peur que mon père commette une bêtise, qu’il aille fracasser la vitrine du prêteur sur gages ou qu’il s’en prenne à quelqu’un. Mais la démarche assurée de papa quand je suis redescendue n’avait rien d’un coup de tête irréfléchi. C’était la démarche d’un homme qui avait enfin ouvert les yeux sur une réalité qu’il refusait de voir depuis trop longtemps.
En franchissant le seuil, Linda s’est postée devant la porte d’entrée, les bras écartés, le visage déformé par un mépris féroce.
« David, si tu franchis cette porte avec le cadeau de Tyler, je te préviens : ce mariage est terminé ! Je ne tolérerai pas qu’on me manque de respect de la sorte ! »
Papa s’est arrêté à quelques centimètres d’elle. Du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, il l’a toisée avec une froideur qui a fait vaciller son aplomb.
« Linda, ce mariage s’est terminé à la seconde exacte où tu as posé la main sur ce qui appartenait à Jasmine », a-t-il murmuré d’une voix sans tremblement. « Écarte-toi de mon chemin. »
Elle a cillé, estomaquée. Devant la détermination implacable qui émanait de lui, elle a fini par baisser les bras et reculer d’un pas chancelant. Nous sommes sortis sous la grisaille matinale, laissant la porte claquer derrière nous.
Dans la vieille berline de papa, une odeur rassurante de cuir usé, de café froid et de copeaux d’acier flottait dans l’habitacle. J’étais assise sur le siège passager, serrant mon sac vide contre mes genoux, le regard perdu à travers le pare-brise mouillé.
« Papa… est-ce qu’on va chez Kevin pour essayer de récupérer mon ordinateur ? » ai-je demandé, la gorge nouée. « S’il l’a déjà réinitialisé, tous mes fichiers… »
« Kevin n’a pas le droit de vendre ou d’effacer un bien électronique d’occasion avant un délai légal de contrôle de quarante-huit heures », a répondu papa en tournant la clé de contact. Le moteur a rugi doucement. « C’est la loi sur le recel d’objets volés. Mais ce n’est que la première étape, Jasmine. »
« La première étape ? »
Il m’a jeté un regard bref, empreint d’une tristesse immense mais souligné d’une résolution inébranlable.
« Pendant deux ans, je me suis convaincu que nous formions une nouvelle famille. J’ai fermé les yeux sur ses petites méchancetés, sur la façon dont elle mettait constamment Tyler en avant au détriment de tout ce qui te concernait. Je me disais que c’était une question d’adaptation, qu’il fallait du temps pour que la greffe prenne après la mort de ta mère. Je voulais tellement t’offrir un foyer stable, Jasmine… et j’ai fait entrer le loup dans notre maison. Aujourd’hui, elle t’a volée. Elle a détruit ton travail sans le moindre remords. C’est fini. »