Frank Miller n’eut pas besoin d’un ordre. D’un simple geste de la main, il fit basculer deux de ses hommes vers la porte. Avant que la nourrice n’ait pu descendre trois marches, un bras puissant l’empoigna par le col de sa veste en laine et la projeta violemment sur le parquet du couloir.
« Lâchez-moi ! Vous êtes fous ! » hurlait Margaret, se débattant comme un animal pris au piège tandis qu’un mercenaire plaquait son genou entre ses omoplates. « Michael, vous me connaissez depuis six mois ! J’ai veillé sur votre fils comme si c’était le mien ! C’est cette fille… cette traînée d’immigrée qui a fait quelque chose ! Elle essaie de m’accuser pour se couvrir ! »
Emily ne cilla même pas devant l’insulte. Elle s’avança calmement jusqu’à la table de chevet, sortit une paire de gants stériles de la trousse des ambulanciers et saisit délicatement la tétine en silicone transparent du biberon.
« Vous n’avez pas mis le poison dans la poudre de lait », fit remarquer Emily en s’adressant directement à Margaret, sa voix d’une neutralité chirurgicale terrifiante. « Une telle concentration dans le liquide aurait altéré le goût du lait maternisé, et le bébé l’aurait recraché dès la première aspiration. Vous avez utilisé une graisse neutre, probablement une vaseline médicale saturée d’agent neurotoxique, appliquée au pinceau directement sur la face externe de la tétine. Lorsque Noah a commencé à téter avec vigueur, la friction de sa langue et la chaleur de sa salive ont fait fondre la pellicule toxique. Il a tout absorbé par voie sublinguale et transmuqueuse. C’est pour cela que l’arrêt respiratoire a été presque instantané, survenant précisément à la fin du repas. »
Emily s’arrêta à un mètre de Margaret, qui gisait au sol sous la botte du garde.
« Regardez sa main gauche », continua la jeune femme de ménage en pointant son doigt ganté vers la nourrice. « Elle porte une bague massive en argent martelé à l’annulaire. Un bijou traditionnel arménien à compartiment scellé, destiné autrefois à transporter des aromates ou de l’opium. La fente du couvercle présente des micro-traces de pâte blanchâtre qui ont débordé sous la pression. Et son pouce gauche présente encore une légère décoloration due au solvant utilisé pour masquer l’odeur du composé chimique. »
« Espèce de sale garce ! » cracha subitement Margaret, abandonnant d’un coup son masque de femme respectable et effrayée. Son accent raffiné de la Nouvelle-Angleterre disparut pour laisser place à une voix rauque et venimeuse. « Tu aurais dû rester à frotter les cabinets de cette maison ! Qu’est-ce que tu en sais, toi ? Qu’est-ce que tu crois savoir ? »
Frank Miller se pencha, arracha sans ménagement la bague du doigt de la femme dans un craquement d’articulation qui la fit hurler de douleur, et ouvrit le clapet secret avec la pointe de sa lame de combat. Une infime cavité garnie d’une cire grise luisait sous la lumière.
Frank releva les yeux vers moi. Son regard était lourd d’une promesse de carnage. « Michael… elle a touché au petit. »
« Emmène-la au sous-sol des archives », ordonnai-je avec une voix sans timbre, aussi glaciale que la mer du Nord qui frappait mes remparts. « Pas de blessures létales avant que j’aie obtenu chaque nom, chaque transaction bancaire et chaque relais extérieur impliqué dans cette affaire. Verrouillez tout le périmètre de la propriété. Si une mouche essaie de franchir la grille nord, vous l’abattez. »
Margaret fut soulevée de terre et traînée dans l’escalier comme un vulgaire sac d’ordures, ses imprécations et ses gémissements étouffés par la main gantée de cuir d’un de mes hommes.
Dans la pièce, le médecin-chef se tenait droit, le dos voûté par une humiliation manifeste. Il s’approcha prudemment de moi.
« Monsieur Carter… l’hélicoptère de Mass General est sur le point d’atterrir sur votre pelouse. Nous avons de la pralidoxime à bord de notre unité de réserve. C’est l’antidote exact pour régénérer la cholinestérase avant la liaison irréversible. Si nous partons maintenant sous couverture d’atropine continue, votre fils survivra sans aucune séquelle neurologique. Je… je vous donne ma parole d’honneur de médecin. »
Je fixai l’homme droit dans les yeux, jusqu’à ce qu’il baisse la tête, incapable de soutenir mon regard.
« Vous partez avec lui », dis-je d’un ton monocorde. « Si cet enfant a le moindre soubresaut en vol que vous n’arrivez pas à maîtriser, votre carrière ne sera pas seulement terminée. Votre existence entière sera rayée des registres de cet État. Frank a placé deux hommes armés dans la carlingue. N’échouez pas une seconde fois. »
L’équipe médicale s’empressa d’installer Noah dans l’incubateur de transport pédiatrique avec une minutie chirurgicale, branchant les perfusions de réactivation sous l’œil vigilant d’Emily qui vérifiait chaque dosage du regard sans prononcer un mot de trop.
En moins de quatre minutes, le cortège médical quitta la suite parentale, escorté par mes hommes jusqu’à la pelouse est où les projecteurs aveuglants de l’hélicoptère balayaient les pelouses détrempées par le déluge. Le rugissement assourdissant des deux turbines étouffa le vacarme de l’océan, puis l’appareil s’arracha de la terre, s’élevant dans la nuit noire zébrée d’éclairs pour foncer à toute allure vers les gratte-ciels illuminés de Boston.
Le calme retomba enfin sur le troisième étage du manoir de Marblehead.
Un calme lourd, poisseux, irrespirable.
Les débris d’emballages stériles, les ampoules de verre pilé, les flacons de sérum physiologique écrasés et les traces de pas boueux sur le marbre blanc racontaient l’histoire d’une bataille qui aurait dû se solder par l’anéantissement de mon existence.
Emily Parker était restée près de la porte-fenêtre de la nursery.
Elle avait ôté ses gants en latex, jeté son tablier beige sur le dossier d’un fauteuil d’allaitement et dénoué ses cheveux bruns qui retombèrent sur ses épaules dans un désordre humide. Ses mains, qui venaient de réaliser l’un des gestes médicaux les plus audacieux que j’aie jamais vus, tremblaient à présent d’un contrecoup nerveux incontrôlable.