« Trouvé ! » cria Léa, dont les doigts plus fins s’étaient glissés dans l’interstice du carter d’huile.
Elle tira de toutes ses forces sur la manette rouillée. Dans un sifflement d’air comprimé assourdissant, la lourde trappe de vidange située sous le châssis s’ouvrit en grand, béante sur un puits incliné qui plongeait directement sous les fondations cyclopéennes du mur d’enceinte.
« Saute ! » ordonnai-je.
Nous avons basculé dans le vide ensemble, enveloppées dans un torrent de déchets organiques, de boue putride et d’eau de pluie accumulée. Le conduit était un toboggan de béton rugueux qui nous arrachait la peau à travers les vêtements, mais la pente était trop abrupte pour s’arrêter. Nous glissions à une vitesse folle dans les entrailles de la terre, loin sous les barbelés, loin des projecteurs aveuglants, loin des gardiens corrompus et de la mémoire des cellules grises.
La chute se termina brutalement dans les eaux troubles d’un canal de drainage extérieur, à plus de cent mètres au-delà du dernier périmètre de sécurité de la prison.
L’eau glacée me saisit comme un électrochoc, coupant net la brûlure de mes blessures pour ne laisser qu’une anesthésie totale et brutale. Je refis surface avec peine, luttant contre le courant pour ne pas couler à pic avec mes bottes de détention alourdies d’eau. À trois mètres de moi, Léa se débattait avec vigueur, s’agrippant aux racines noueuses d’un saule pleureur qui bordait la berge sauvage.
Elle m’attrapa par le col, ses doigts s’enfonçant dans le tissu détrempé, et tira de toute la volonté qu’il lui restait pour m’extraire du lit de la rivière.
Nous avons rampé sur la terre grasse du talus, nous écroulant finalement sur le dos, au milieu des herbes hautes et des ronces, dissimulées sous le couvert épais de la forêt domaniale qui ceinturait le complexe pénitentiaire.
Au loin, par-delà la cime des arbres battus par la tempête, les sirènes du centre hurlaient toujours. Les faisceaux des miradors continuaient de balayer le no man’s land vide et silencieux, cherchant des fantômes qui ne s’y trouvaient plus. Des aboiements de chiens de piste résonnaient dans la nuit, mais le déluge d’eau effaçait déjà chacune de nos traces, dispersant notre odeur dans la boue et le limon du canal.
Léa était assise à mes côtés, haletante, le visage ruisselant de pluie et de larmes mêlées. D’un geste lent, maîtrisé, elle porta la main à sa gorge et recracha dans sa paume une petite capsule en plastique thermo-soudée qu’elle avait conservée dissimulée sous sa langue depuis notre chute dans le collecteur.
La clé matérielle de déchiffrement. L’arme absolue contre Alexandre Vasseur et son réseau de monstres en col blanc.
Elle posa la capsule dans ma main ensanglantée et referma doucement mes doigts meurtris dessus.
« C’est fini, Sarah », murmura-t-elle dans un souffle où perçait enfin une liberté chèrement acquise. « C’est terminé. Ils ne pourront plus jamais faire de mal à personne. Ni à Camille, ni à nous. »
Je regardai le ciel au-dessus de nous. La pluie commençait enfin à faiblir, laissant apparaître entre deux masses de nuages noirs une lueur d’aube timide, d’un bleu d’acier très pur. Pour la première fois depuis six ans, l’air que j’inspirais n’avait pas le goût de poussière de plâtre, de rouille et d’enfermement. Il avait le parfum sauvage de la terre mouillée, des feuilles mortes et de l’horizon ouvert.
Je me relevai lentement, soutenue par le bras solide de la jeune fille que j’avais refusé de laisser mourir. Nous n’étions plus des détenues. Nous n’étions plus des proies. Nous étions les témoins vivants de la vérité, et nous marchions enfin ensemble vers la lumière.