Elle eut un sourire amer, un pli fatigué tirant le coin de ses lèvres pâles.
« Si je fuis avec vous, ils sonneront l’alerte générale immédiatement et ordonneront aux sentinelles des miradors de tirer à vue sur toute silhouette dans le périmètre. Je dois rester ici, barricader le sas, gagner du temps pour que vous puissiez atteindre les cuisines avant que Morel ne comprenne que vous n’êtes plus dans ce bureau. »

« C’est du suicide. Morel ne vous laissera pas en vie s’il sait que vous nous avez aidées. »

« J’ai fermé les yeux pendant trois ans sur ses trafics parce que j’avais peur pour ma carrière », dit-elle doucement, le regard perdu vers la porte qui cédait sous les assauts répétés. « Camille… votre sœur… j’avais reçu des alertes à son sujet à l’époque où elle se battait dehors. Je n’ai rien fait pour secouer la hiérarchie. Pas cette fois, Sarah. Sauvez cette fille. Rendez justice à votre sœur. Les clés de la chaufferie sont à l’intérieur du conduit. Sortez d’ici. »

Un craquement assourdissant retentit. Le chambranle de la porte se désolidarisa du mur dans un nuage de plâtre blanc. Deux bras en sueur, gainés dans les manches bleu marine des gardiens, s’introduisirent par l’ouverture béante pour chercher la targette intérieure.

« Partez ! » cria la directrice en saisissant le coupe-papier en laiton posé sur son sous-main.

Je n’hésitai plus. La pitié, la rancœur, la soif de vengeance immédiate : tout s’effaça devant l’instinct pur de la survie. J’attrapai Léa par le col de son sweat-shirt et la tirai violemment vers la petite porte dérobée au fond de la pièce.

Nous nous engouffrâmes dans le cabinet de toilette exigu. L’odeur de lavande synthétique y masquait à peine la puanteur de la rouille et de l’humidité qui s’échappait du lambris disjoint. Derrière le vestiaire, je repérai immédiatement le carré métallique peint en blanc, dissimulé derrière une rangée de classeurs d’archives. J’enfonçai la clé dans la serrure à gorge rouillée. Le mécanisme résista, me meurtrit les phalanges, avant de céder avec un déclic sec.

Au moment où j’ouvrais le panneau de fer, le hurlement de Morel retentit dans le bureau attenant, suivi du bruit sourd d’un corps projeté contre le mobilier, puis du fracas de verres brisés. Madame Laurent poussa un cri d’agonie étouffé. Je poussai Léa en premier dans l’obscurité béante du boyau vertical.

« Descends ! Ne regarde pas en bas, cherche les barreaux avec tes pieds ! » lui ordonnai-je à voix basse.

Je me glissai derrière elle, refermant la trappe métallique au-dessus de ma tête juste au moment où la porte du vestiaire volait en éclats sous les coups de botte des poursuivants.

L’air dans le conduit était suffocant, saturé d’une poussière âcre et grasse qui s’infiltrait immédiatement dans les poumons, provoquant des quintes de toux qu’il fallait étouffer à tout prix. Les échelons en fer à béton, rongés par des décennies d’oxydation, étaient froids et tranchants. Mes mains nues, déjà écorchées par ma bagarre avec Brigitte, glissaient sur la suie visqueuse. Au-dessous de moi, j’entendais la respiration saccadée de Léa, entrecoupée de hoquets de terreur.

« Sarah… je n’y arrive plus… mes mains lâchent… » souffla-t-elle, à bout de forces.

« Reste concentrée ! » grondai-je, le visage à quelques centimètres de ses cheveux humides qui puaient encore l’eau stagnante de la cour. « Pense à ce qu’ils vont te faire si on retombe entre leurs pattes. Brigitte a passé commande pour ta carcasse, et ton père a signé le chèque. Alors tu t’accroches, merde ! Pose tes pieds un barreau après l’autre ! »

La brutalité de mes mots agit comme un fouet. Elle reprit sa descente, mètre après mètre, dans une obscurité si absolue que mes paupières fermées ou ouvertes ne distinguaient aucune différence. En haut, très loin au-dessus de nous, la trappe fut violemment arrachée. Le faisceau blanc et aveuglant d’une lampe tactique balaya les parois circulaires du tuyau de ventilation.

« Elles sont là-dedans ! » hurla une voix d’homme amplifiée par l’écho métallique du conduit. « Appelle l’équipe du sous-sol ! Qu’ils bloquent la sortie de décharge immédiatement ! Tirez dans le trou ! »

Une détonation assourdissante déchira l’étroitesse du puits. Le projectile ricocha contre la fonte dans un geyser d’étincelles qui illumina la chute pendant une demi-seconde. Le sifflement d’une balle de 9 millimètres passa si près de mon oreille gauche que j’en sentis le souffle brûlant.

« Laisse-toi tomber ! » hurlai-je.

Il ne restait que trois ou quatre mètres. Nous avons lâché prise ensemble. La chute se termina dans un monticule de vieux chiffons huileux et de suie tassée. La violence de la réception me coupa la respiration, envoyant une décharge de douleur aiguë dans ma cheville droite. Léa tomba sur le flanc, gémissant sous l’impact, mais elle était entière.

Nous étions dans l’ancienne chaufferie du sous-sol. Une vaste cathédrale souterraine de béton brut, encombrée de tubulures industrielles gigantesques, de citernes de fioul abandonnées et de compresseurs hors d’usage. L’atmosphère y était poisseuse, tiède, imprégnée d’une odeur tenace d’hydrocarbures et de moisissure. L’unique source de clarté provenait de quelques fentes de ventilation situées au ras du sol extérieur, par lesquelles filtraient la pluie battante et les feux tournants des véhicules d’intervention qui quadrillaient désormais les allées du centre.

L’alarme extérieure s’était enfin déclenchée. La sirène hurlait comme une bête blessée au-dessus de nos têtes. Mais ce n’était pas pour nous secourir. C’était l’alerte générale pour évasion. Les haut-parleurs de la prison crachaient des ordres confus :
« Échelon un. Procédure rouge. Deux détenues en cavale dans le secteur infrastructure. Autorisation de faire usage des armes en cas de refus d’obtempérer. »

Morel avait verrouillé le récit. Pour la hiérarchie et pour les médias extérieurs, nous n’étions plus des cibles d’assassinat, mais des évadées dangereuses à abattre sans sommation.