Ses yeux exorbités cherchaient les miens dans la pénombre striée de rouge. Elle se débattait comme un fauve pris au piège, ses ongles épais labourant la peau de mes bras.
« C’est pour Camille », sifflai-je entre mes dents brisées par l’effort. « Et c’est pour toutes celles que vous avez cru pouvoir briser sans payer l’addition. »
Ses mouvements devinrent désordonnés, convulsifs, puis son corps massif s’alourdit brutalement, ses genoux cédant sous son propre poids. Je la maintins fermement encore plusieurs secondes pour m’assurer qu’elle ne se relèverait pas, avant de relâcher la chaîne avec dégoût. Le monstre s’effondra lourdement sur le sol boueux de la chaufferie, inerte.
Je me laissai glisser contre le mur, respirant par saccades courtes et douloureuses. Mon bras gauche n’était plus qu’un lambeau sanglant, et chaque inspiration m’arrachait un rictus à cause d’une côte fêlée. Mais le garde au sol ne bougeait plus, et l’autre rampait vers le couloir en tentant de retrouver son souffle.
« Sarah ! »
Léa était revenue sur ses pas. Elle n’avait pas fui. Elle s’était emparée du fusil de calibre 12 abandonné par le premier surveillant et le tenait à deux mains, tremblante mais debout, le canon pointé vers l’entrée du sous-sol.
« Je t’avais dit de partir ! » m’écriai-je en comprimant la plaie de mon bras avec ce qui restait de ma manche déchirée.
« Je ne pars pas sans toi », répliqua-t-elle, les larmes roulant sur ses joues noircies par la suie. « Tu t’es battue pour moi. Je ne te laisserai pas crever ici. Regarde, la porte de secours des cuisines est là-bas, les verrous sont débloqués par l’alarme incendie ! »
Je me relevai en m’appuyant sur son épaule. La douleur était une compagne familière, une vieille habitude que six années de prison m’avaient appris à dompter. Ensemble, nous avons franchi le dédale des tuyaux jusqu’au sas de chargement des cuisines.
La porte de secours en acier galvanisé battait au vent d’automne. Dehors, la pluie tombait toujours avec une violence torrentielle, transformant le no man’s land entre les bâtiments et le mur d’enceinte en un bourbier infâme. Le ciel était zébré par les faisceaux monumentaux des projecteurs des miradors qui balayaient la zone avec frénésie.
À cinquante mètres devant nous se dressait le mur est. Une forteresse de béton brut haute de six mètres, surmontée de rouleaux de concertina barbelés étincelants sous l’eau. Mais à cet endroit précis, le chantier de réfection de la toiture avait laissé en place un échafaudage métallique bâché, montant jusqu’au tiers de la hauteur du mur, à proximité d’un camion de voirie immobilisé pour la nuit.
« On ne passera jamais le mur à la course », soufflai-je en évaluant la cadence des projecteurs. « Dès qu’on pose un pied sur la boue, les tireurs d’élite du mirador 4 nous allument. »
« Il y a une issue sous le camion », dit Léa en désignant l’énorme benne à ordures garée en contrebas de l’échafaudage. « Madame Laurent m’en a parlé avant qu’ils n’enfoncent la porte. Ce camion dessert la station de compostage située de l’autre côté du mur extérieur, par une trappe de délestage hydraulique qui traverse les fondations. Si on déclenche la vanne manuelle, on bascule avec les résidus dans le collecteur externe. »
Soudain, une détonation sourde retentit depuis le seuil des cuisines derrière nous. Une balle d’arme de poing percuta le chambranle en acier à quelques centimètres de mon crâne.
Le capitaine Morel se tenait dans l’encadrement de la porte, son uniforme trempé de pluie, le visage déformé par une haine pure. Dans sa main droite fumait son pistolet automatique de service. Ses yeux passèrent du cadavre lointain de Brigitte à Léa, puis à moi.
« Espèces de sales chiennes », cracha-t-il, la voix saturée de fureur. « Vous croyez que vous allez sortir d’ici pour faire la une des journaux ? Vous ne franchirez jamais cette clôture. Déposez cette arme, petite conne, ou je vous descends toutes les deux comme des bêtes enragées ! »
Il leva son arme, alignant méthodiquement la tempe de Léa dans sa ligne de mire.
À cet instant précis, le temps sembla se dilater. Léa n’avait jamais tiré de sa vie. Ses mains sur le fusil de chasse à canon scié tremblaient de façon incontrôlable. Morel avait l’avantage du calibre, de l’expérience et du calme des tueurs froids.
Je n’ai pas réfléchi. Je me suis jetée devant Léa, non pas pour faire bouclier, mais pour dévier sa trajectoire. Le coup de feu de Morel partit au même instant. La balle m’entailla l’épaule droite, me faisant tourner sur moi-même dans une gerbe de sang chaud. Mais mon mouvement permit à Léa de presser la détente sans viser.
Le recul du calibre 12 fut terrifiant. La jeune fille fut projetée en arrière contre les sacs de farine du quai de déchargement, mais la gerbe de chevrotine frappa Morel de plein fouet au niveau du thorax. L’impact le souleva littéralement de terre, le projetant en arrière contre les grilles intérieures de la cuisine dans un fracas métallique assourdissant. Son arme roula sur le béton humide. Il s’effondra lourdement, le regard figé vers le plafond crasseux, son souffle s’échappant dans un gargouillement final de sang et d’écume.
« Lève-toi ! » hurlai-je à Léa en crachant la poussière qui emplissait ma bouche. « Maintenant ! »
Les tirs venus du mirador le plus proche commencèrent à labourer le quai. Les tireurs avaient repéré les détonations. Les balles lourdes perforaient la tôle ondulée des auvents dans un claquement de tonnerre continu, projetant des éclats de bois et de métal tout autour de nous.
Nous avons couru. Traversant les rideaux de pluie glacée, nous enfonçant jusqu’aux chevilles dans la terre boueuse du chantier, nous nous sommes jetées sous le châssis massif du camion benne. Mes mains blessées cherchèrent frénétiquement le levier de délestage de secours le long du système hydraulique crasseux. Je sentais mes forces décliner à chaque battement de cœur, le sang s’écoulant abondamment de mes plaies à l’épaule et à l’avant-bras.