Léa se redressa péniblement, s’appuyant contre un tuyau rouillé qui laissait échapper un mince filet d’eau saumâtre. Ses lèvres étaient bleuâtres, ses yeux cerclés d’une terreur pure.
« Pourquoi tu m’aides, Sarah ? » demanda-t-elle soudain, sa voix tremblante presque inaudible sous le vacarme de l’alarme. « Tu détestes mon père. C’est à cause de lui que ta sœur est morte… c’est à cause de lui que tu croupis dans cette cage. Tu devrais me laisser. Si tu me livres à Morel, peut-être qu’il te laissera vivre. »

Je m’approchai d’elle, à quelques centimètres de son visage maculé de suie. La rage qui brûlait en moi depuis des années s’était concentrée en une braise froide et implacable.

« Ta mort ne ramènera pas Camille », dis-je d’une voix sourde. « Mais si tu crèves dans cette fosse, ton ordure de père gagne. Les flics qui ont étouffé le dossier de ma sœur continuent à toucher leurs enveloppes. Brigitte continue à régner sur les promenades. Et moi, j’aurai laissé massacrer une gosse sous mes yeux une deuxième fois sans rien faire. Je ne te sauve pas parce que j’ai pitié de toi, Léa. Je te sauve pour qu’il ne reste rien de l’empire de ton père quand tu auras vidé ton sac devant les juges. Tu m’entends ? Rien. »

Elle me fixa pendant quelques secondes, puis ravala ses larmes et hocha la tête. Quelque chose d’indomptable venait de s’allumer dans ses yeux d’enfant traquée. La peur était toujours là, mais elle n’était plus paralysante.

« Les preuves… » murmura-t-elle. « Elles ne sont pas sur les clés USB que la police a saisies. Elles sont sur un serveur distant, crypté avec une double authentification. Le seul moyen d’y accéder, c’est ma voix et une clé physique que j’ai avalée sous film scellé avant mon arrestation. Je l’ai toujours sur moi. »

Je hochai la tête sans répondre. Les détails informatiques m’importaient peu à cet instant précis. Seule comptait la distance entre ce sous-sol et la forêt qui bordait le mur d’enceinte nord.

Un bruit métallique résonna au bout du couloir de tuyauterie. Une grille venait d’être ouverte à la pince-monseigneur. Deux silhouettes apparurent sous le cône de lumière blafard d’une ampoule nue suspendue au plafond : deux auxiliaires de sécurité du quartier disciplinaire, armés de fusils à pompe d’intervention et de matraques télescopiques. Mais avant même qu’ils n’aient pu faire dix pas dans notre direction, une masse sombre et colossale émergea de l’ombre latérale pour leur emboîter le pas.

Brigitte.

Elle marchait avec une lourdeur menaçante, un épais bandage de gaze enserrant son crâne ensanglanté là où mon madrier l’avait frappée dans la matinée. Elle tenait à la main un couteau de désossage artisanal, façonné à partir d’un rail de rayonnage métallique affûté sur le béton. Ses petits yeux porcins balayaient la pénombre avec une jubilation sauvage. Morel lui avait visiblement ouvert les portes du quartier d’isolement pour finir le travail.

« Je sens ta sueur, la teigne ! » éructa-t-elle dans le vide caverneux de la chaufferie. « T’as cru que tu m’avais couchée ? Je vais t’ouvrir la gorge du menton jusqu’au nombril, et je regarderai la petite chialer avant de lui faire subir la même chose ! »

« Reste derrière moi », chuchotai-je à Léa en la poussant derrière un énorme ballon d’eau chaude désaffecté. « Quand je te le dirai, tu cours vers la grille d’aération au fond à gauche. C’est la décharge des cuisines. Ne t’arrête pour rien au monde. »

« Sarah, non… ils sont trois ! »

« Si on attend ici, on est mortes toutes les deux. File ! »

Je ramassai une lourde clé anglaise de cinquante centimètres abandonnée sur un établi métallique rouillé. Le métal pesait une tonne dans ma paume endolorie, mais son équilibre était parfait. Je ne cherchais plus à survivre selon les règles de la détention. Il n’y avait plus de matricule, plus de remises de peine, plus d’espoir de libération conditionnelle. Il n’y avait que la loi du béton et du sang.

Je bondis de derrière la cuve sans crier, utilisant le vacarme assourdissant de la sirène pour couvrir mes pas.

Le premier garde n’eut même pas le temps d’épauler son arme. La clé anglaise s’abattit de plein fouet sur sa clavicule avec un craquement sec de branche morte. L’homme s’effondra en poussant un hurlement rauque, lâchant son fusil sur le sol crasseux. Avant que le second ne puisse réagir, je pivotai sur mes talons pour lui asséner un violent coup de coude dans la trachée. Il recula en titubant, les mains plaquées sur sa gorge écrasée, suffoquant dans un râle d’agonie.

Mais Brigitte était déjà sur moi.

La force de son impact m’envoya valser contre la carcasse métallique d’un générateur électrique. Mon dos heurta violemment les ailettes de refroidissement. La douleur me coupa le souffle un court instant, suffisant pour que sa lame s’abatte vers mon visage.

Je levai le bras par pur réflexe de survie. Le couteau artisanal déchira ma manche et s’enfonça profondément dans les chairs de mon avant-bras gauche, raclant contre l’os dans une décharge de feu insoutenable. Je poussai un cri de rage, refusant de céder à la panique. Ignorant la morsure de l’acier, je refermai ma main droite sur le poignet de Brigitte, bloquant son arme enfoncée dans ma chair, et lui assénai un coup de tête d’une violence aveugle en plein sur son nez déjà fracturé.

Le cartilage céda dans un bruit écœurant. Le sang gicla sur mon visage, tiède et salé. Brigitte hurla de douleur, sa prise se relâchant une fraction de seconde.

Je n’attendis pas qu’elle reprenne ses esprits. Saisissant la lourde chaîne en acier qui pendait d’un palan de levage juste au-dessus de nous, je l’enroulai autour de son cou de taureau avec toute la force du désespoir. Brigitte tenta de m’éventrer à l’aveugle avec son couteau, déchirant mon uniforme au niveau des côtes, mais je tins bon, pesant de tout mon poids vers l’arrière, mes pieds calés contre le socle en fonte du générateur.