Antoine Mercier poussa un long gémissement étranglé, laissant tomber son front contre le bois de son bureau.
« C’est fini, Antoine, » murmura Gaëtan, la voix exempte de tout triomphe, n’exprimant qu’une immense fatigue et une dignité inébranlable. « Le procureur général de Caen a rouvert le dossier hier après-midi. Deux officiers de la brigade de répression de la délinquance financière et un juge d’instruction sont actuellement en route pour la mairie et pour ce lycée. Le mandat d’arrêt pour faux en écriture publique, escroquerie en bande organisée, subornation de témoin et homicide involontaire aggravé est signé. »
Les paroles de mon oncle résonnaient dans mon esprit comme des détonations successives. Je regardai mes mains tremblantes, ces mains qui portaient le sang des Delorme, les véritables bâtisseurs de ce lieu. Tout prenait un sens d’une cruauté indicible. Les regards gênés des vieux commerçants du centre-ville quand ma mère passait devant leurs vitrines. Les insinuations perfides de certains professeurs qui murmuraient que « les chiens ne font pas des chats » chaque fois que j’avais un retard de cantine. Le silence obstiné de ma mère lorsqu’elle me serrait contre elle lors des orages en répétant : « Ne baisse jamais les yeux, Ian, quoi qu’ils disent, nous ne sommes pas des voleurs. »
Elle avait vécu toute son existence dans l’ombre d’un mensonge forgé pour la briser. Elle était morte épuisée, sans jamais avoir su que son frère n’était pas un traître, mais un martyr qui s’était sacrifié pour qu’elle puisse me garder auprès d’elle.
Colin s’effondra à genoux à côté du bureau de son père. Les larmes inondaient son visage autrefois arrogant. Le grand caïd, la terreur des vestiaires et de la cour de récréation, n’était plus qu’un enfant brisé, incapable de supporter le poids de l’infamie qui souillait son nom.
« Papa… réponds… dis que c’est faux… je t’en supplie… »
Antoine leva des yeux rougis et vitreux vers son fils unique. Sa voix n’était plus qu’un souffle brisé par la honte.
« Pardonne-moi, Colin… Pardonne-moi… J’ai voulu te construire un empire… Je voulais que tu ne manques de rien… »
« En détruisant la vie des autres ? » criai-je, me levant d’un bond, incapable de contenir le torrent d’émotions qui submergeait mon cœur. La colère accumulée pendant des années de vexations, de coups reçus dans les recoins sombres des couloirs, d’insultes murmurées derrière mon dos, éclatait enfin au grand jour. « Tu as tué mon grand-père ! Tu as laissé ma mère crever à la tâche dans la misère la plus noire ! Tu as fait de moi le souffre-douleur de ton fils ! Tu as transformé notre vie en un cauchemar éveillé pendant que tu paradais dans tes banquets républicains ! »
Antoine ne chercha même pas à se défendre. Il inclina la tête, terrassé, tandis que des sirènes lointaines commençaient à déchirer le silence mouillé de la fin d’après-midi normande.
Deux véhicules banalisés de la gendarmerie nationale, suivis d’une berline noire transportant les magistrats, s’engagèrent dans l’allée principale du lycée. À travers les stores entrouverts, nous pouvions voir les élèves et les enseignants s’agglutiner contre les fenêtres des salles de classe, observant le spectacle incroyable de la maréchaussée investissant le saint des saints de l’administration municipale et scolaire.
Lorsque les gendarmes frappèrent à la porte, Gaëtan alla déverrouiller calmement le pêne dormant. Le capitaine de gendarmerie entra, salua respectueusement Gaëtan en lui serrant la main, puis se tourna vers le magistrat qui l’accompagnait.
« Monsieur Antoine Mercier ? » demanda l’homme en costume sombre en déployant une commission rogatoire.
« C’est moi, » murmura le maire d’une voix blanche.
« Par ordre de monsieur le juge d’instruction près le tribunal judiciaire de Rouen, nous vous plaçons en garde à vue. Veuillez nous suivre sans résistance. »
Deux gendarmes s’avancèrent avec des menottes. Le claquement métallique des anneaux se refermant sur les poignets d’Antoine Mercier fit sursauter Colin, qui poussa un cri d’horreur étouffé. Le maire fut relevé et escorté vers la sortie. En passant à ma hauteur, il s’arrêta une seconde, ses yeux suppliants croisant les miens.
« Ian… ta mère… elle était la femme la plus pure que j’aie jamais connue. Je sais qu’aucun enfer ne suffira à payer ce que je lui ai fait subir. »
Je ne lui répondis pas. Je soutins son regard jusqu’à ce qu’il baisse définitivement les yeux et franchisse la porte, encadré par les militaires.
Dans le bureau dévasté, il ne restait plus que Gaëtan, Colin et moi.
Colin restait prostré par terre, les mains dans les cheveux, secoué de sanglots violents. Tous ses amis d’hier, toute cette meute de courtisans qui applaudissaient ses violences dans la cour, allaient apprendre d’ici quelques minutes la vérité sur les réseaux sociaux. L’argent, la villa sur la colline, les voitures de sport de son père, les privilèges insolents… tout cela allait être saisi par la justice pour indemniser les victimes des malversations financières des vingt dernières années. Il n’était plus le prince héritier de la ville. Il était le fils d’un criminel dont le nom allait faire la une de la presse régionale dès le lendemain matin.
Je m’approchai lentement de lui. Il leva vers moi un visage décomposé, plein de terreur, s’attendant sans doute à ce que je profite de sa faiblesse pour lui rendre au centuple les coups et les humiliations qu’il m’avait infligés pendant trois longues années.
« Vas-y, » murmura-t-il entre deux sanglots. « Frappe-moi. Filme-moi si tu veux. Fais ce que j’aurais fait à ta place. »
Je le regardai fixement. La tentation était là, bien sûr, cette rancœur sombre qui avait grandi dans mon ventre à chaque fois qu’il m’avait jeté à terre dans la boue. Mais en voyant cet adolescent terrorisé et pitoyable recroquevillé sur la moquette, je compris soudainement une vérité fondamentale : si je le frappais, si j’utilisais la même violence que lui, je deviendrais exactement ce qu’ils avaient été. Je validerais leur monde de monstres et de prédateurs.