Le silence qui s’est abattu sur le vaste bureau administratif était si pesant qu’on n’entendait plus que le goutte-à-goutte régulier de la pluie reprenant contre les vitres givrées. L’atmosphère sentait le vieux papier, la cire de bois et la sueur froide. Antoine Mercier, l’homme le plus puissant de la région, maire réélu depuis deux mandats, promoteur immobilier tout-puissant dont le portrait souriant ornait les affiches municipales, semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace d’une seconde. Ses mains d’ordinaire si assurées, ornées d’une chevalière en or massif, tremblaient de façon presque imperceptible sur le buvard vert foncé.

Colin restait figé contre le chambranle de la porte, le teint cireux. Sa superbe d’adolescent tyrannique s’était totalement effondrée. Il me jetait des regards obliques, cherchant à deviner si tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Moi, j’avais les bras collés au corps, les vêtements encore humides de la boue de la cour, l’esprit en lambeaux.

« Assieds-toi, Ian, » ordonna doucement Gaëtan en tirant l’un des lourds fauteuils en cuir pour moi.

Je me suis assis sur le bord du siège, le dos raide comme un piquet. Gaëtan resta debout, dominant la pièce par sa carrure massive et son calme impassible. Le directeur de l’établissement, monsieur Vasseur, se tenait près de la fenêtre, les bras croisés, le regard fuyant obstinément le mien.

« Vasseur, » dit Gaëtan sans même tourner la tête vers lui. « Fermez cette porte à double tour et laissez-nous. Ce qui va se dire ici ne regarde que la justice et notre sang. Mais n’espérez pas effacer quoi que ce soit. Le document que vous venez de voir est déjà enregistré au greffe du tribunal de Rouen. Si un seul mot filtre avant demain matin, vous serez poursuivi pour complicité de subornation de témoin et recel de faux documents publics. »

Le proviseur déglutit avec peine, hocha la tête sans un mot, et s’éclipsa dans le couloir en tirant la porte derrière lui. Le cliquetis du verrou retentit comme la fermeture d’un piège d’acier.

Antoine Mercier s’effondra lourdement sur son fauteuil en cuir capitonné. Il desserra la cravate en soie qui semblait l’étouffer.

« Que veux-tu, Gaëtan ? » demanda-t-il d’une voix rauque, presque cassée. « Ça fait dix-sept ans. Dix-sept ans que le dossier est classé. J’ai respecté ma part du marché. J’ai versé l’argent chaque mois sur le compte en Suisse, sans jamais faillir, sans jamais poser une seule question. Tu avais juré de ne plus jamais remettre les pieds dans cette région. Tu avais juré ! »

Gaëtan eut un ricanement sombre, un bruit sec qui claqua dans la pièce comme un coup de fouet.

« Ta part du marché ? Tu oses parler de marché, Antoine ? » Il fit deux pas lents vers le bureau, posant ses deux paumes calleuses à plat sur le bois verni, se penchant vers le maire jusqu’à ce que leurs visages ne soient plus séparés que de quelques dizaines de centimètres. « Tu as versé une pitance pendant que tu bâtissais ta fortune sur un mensonge sanglant. Mais ce n’est même pas pour ton argent pourri que je suis là. Regarde ce garçon. »

Gaëtan me désigna d’un geste sec du menton.

« Regarde le fils de ma sœur Hélène. Regarde Ian. Pendant que tu gavais ton petit prince ici présent de tout le luxe imaginable, pendant que tu lui apprenais à écraser les plus faibles sous ses talons cirés, ma sœur s’est tuée à la tâche à l’usine de textile, le dos brisé, pour payer un loyer indigne dans la zone industrielle. Elle a craché ses poumons jusqu’à son dernier souffle l’année dernière, seule, rongée par la honte et la pauvreté. Et ce gamin… ton fils le traîne dans la boue sous les rires de toute la ville. »

Je sentis un frisson glacial me parcourir l’échine. Ma mère. Ma douce mère Hélène, décédée quatorze mois plus tôt d’une insuffisance respiratoire que nous n’avions jamais pu soigner convenablement faute de moyens. Je me souvenais de ses mains rêches, de ses nuits blanches à faire des heures supplémentaires, et de ses larmes silencieuses quand elle regardait de vieilles photographies froissées que je n’avais jamais eu le droit de toucher.

« Qu’est-ce que vous racontez ? » articulai-je avec difficulté, la voix étranglée par une angoisse insoutenable. « Mon oncle… qu’est-ce que ma mère a à voir avec le père de Colin ? Pourquoi m’a-t-elle toujours dit que tu étais un criminel, que tu avais ruiné notre famille avant de t’enfuir ? »

Gaëtan ferma les yeux un bref instant, comme si ces mots rouvraient une blessure mal cicatrisée au fond de sa chair. Quand il les rouvrit, toute colère avait disparu de son regard, laissant place à une tristesse infinie.

« Elle te disait cela parce qu’elle y croyait vraiment, Ian. Parce que cet homme assis en face de toi lui a fait croire cette infamie. Il y a dix-huit ans, ton grand-père maternel possédait l’ensemble des terrains qui s’étendent de la falaise jusqu’à l’actuel port de plaisance. La société maritime Les Ateliers Delorme appartenait à notre famille depuis trois générations. C’était nous, les Delorme, qui faisions vivre cette ville. »

Je restai bouche bée. Les Ateliers Delorme… c’était le nom gravé sur les anciennes grilles rouillées du chantier naval désaffecté, là où aujourd’hui s’élevaient les résidences de luxe et le complexe hôtelier flambant neuf de la société Mercier Immobilier.

« Mon grand-père ? » balbutiai-je. « Mais maman m’a toujours dit que nous venions d’une lignée d’ouvriers sans le sou… »

« Parce qu’Antoine Mercier et son propre père ont tout volé, » coupa Gaëtan d’un ton sans appel. « À l’époque, Antoine n’était qu’un jeune clerc de notaire ambitieux, ami d’enfance de ma famille. Il gérait les comptes de mon père. Notre chantier naval traversait une mauvaise passe financière après l’incendie inexpliqué des entrepôts de carénage. Mon père, affaibli par la maladie, a fait confiance à Antoine pour négocier un prêt de sauvetage auprès des banques régionales. Mais au lieu de cela, Antoine a monté un montage financier frauduleux. Il a falsifié les signatures de mon père sur des reconnaissances de dettes fictives. »