« C’est faux ! » cria soudain Antoine Mercier en tapant du poing sur le bureau. « Les Delorme étaient en faillite ! Votre père perdait la tête ! J’ai simplement sauvé ce qui pouvait l’être pour éviter la ruine totale du bassin d’emploi ! »
« Tu mens comme tu respires, Antoine ! » tonna Gaëtan, sa voix faisant trembler les vitres. « Et cette fameuse nuit d’octobre 2008 ? Oses-tu me regarder dans les yeux et répéter ce que tu viens de dire ? »
Le silence retomba, plus terrible encore. Antoine baissa la tête, les yeux écarquillés de panique, ses doigts triturant nerveusement l’alliance à son doigt.
« Cette nuit-là, » continua Gaëtan en s’adressant directement à moi, « mon père avait découvert le pot aux roses. Il avait réuni toutes les preuves dans une sacoche en cuir noir : les faux ordres de virement, les doubles factures, la collusion avec le tribunal de commerce. Il a donné rendez-vous à Antoine sur la jetée sud, pour lui ordonner de se dénoncer à la justice avant le lendemain matin. J’étais là-bas, Ian. J’étais caché derrière les hangars à bateaux, parce que je craignais que mon père ne commette une folie. »
Gaëtan marqua une pause. Sa voix tremblait d’une émotion contenue qu’il essayait désespérément de maîtriser.
« Une dispute a éclaté sous une pluie battante, pareille à celle d’aujourd’hui. Antoine ne voulait rien entendre. Il criait qu’il ne laisserait pas un vieux fou détruire sa carrière naissante et ses fiançailles avec la fille de l’ancien maire. Les esprits se sont échauffés. Antoine a poussé mon père. Mon père a trébuché sur les rails du chariot de mise à l’eau… sa tête a heurté une bitte d’amarrage en fonte. Il est mort sur le coup, Ian. Le crâne brisé. »
Mes oreilles se mirent à bourdonner violemment. L’air semblait manquer dans la pièce. Je regardai Antoine Mercier. L’homme ne levait plus les yeux. Il pleurait en silence, les larmes coulant le long de ses joues flasques.
« Non… non, ce n’est pas possible, » murmura Colin depuis le pas de la porte, le visage d’une pâleur cadavérique. « Papa… dis-lui qu’il ment ! Dis-lui que c’est une histoire inventée ! Tu es le maire ! Tu es respecté par tout le monde ! »
Antoine ne répondit rien. Il enfouit son visage dans ses mains en gémissant.
« Quand je me suis précipité pour porter secours à mon père, » reprit Gaëtan, « il n’y avait plus rien à faire. Son cœur s’était arrêté. Antoine était prostré dans un coin. Mais deux minutes plus tard, deux voitures sont arrivées en trombe. Ce n’était pas les secours. C’était le père d’Antoine, accompagné du commissaire de police de l’époque et de Vasseur, qui n’était alors qu’un jeune secrétaire municipal corrompu jusqu’à l’os. Ils m’ont immédiatement ceinturé. La sacoche contenant les preuves avait disparu. Le commissaire m’a mis les menottes. »
Gaëtan sortit alors un paquet de cigarettes froissé de sa poche, avant de le ranger sans l’ouvrir, se rappelant où nous étions.
« Ils m’ont posé un ultimatum abominable. Si je parlais, si j’accusais Antoine, ils affirmeraient tous sous serment que c’était moi qui avais frappé mon père pour lui voler son argent afin de payer des dettes de jeu fictives. Ils avaient déjà préparé de faux témoignages et des reçus bancaires contrefaits. Pire encore : ils ont juré à ma sœur Hélène, ta mère, enceinte de toi à l’époque, que si elle tentait quoi que ce soit, on lui retirerait immédiatement la garde de son futur enfant pour inconduite notoire et indigence. Ils lui ont montré un faux journal intime prétendant que j’avais toujours détesté notre père et que j’étais le seul coupable. Pour sauver ta mère et pour te protéger, pour éviter qu’on ne t’arrache à son sein pour te placer à l’assistance publique, j’ai dû accepter l’inacceptable. »
« Tu as accepté quoi ? » articulai-je, les larmes coulant désormais librement sur mes joues.
« J’ai accepté de signer un aveu de fuite. J’ai accepté de disparaître pour toujours, d’être déclaré par contumace pour vol aggravé, laissant tout le monde croire que j’avais fui le pays après avoir causé la ruine et la crise cardiaque de mon père. Antoine et son clan ont maquillé la scène de crime en chute accidentelle nocturne, classée sans suite en quarante-huit heures. Les terrains ont été saisis par la banque puis rachetés pour une bouchée de pain par la société Mercier. Hélène n’a rien hérité d’autre que les dettes forgées de toutes pièces. Elle a passé sa vie à me haïr, croyant que son grand frère avait assassiné moralement son père et l’avait abandonnée dans la misère. Et moi… j’ai passé dix-sept ans à écumer les mers sur des cargos marchands, attendant l’heure exacte où la prescription ne pourrait plus étouffer la justice. »
Colin s’avança chancelant dans la pièce, le regard égaré.
« Mais… si tout cela s’est passé il y a dix-sept ans, comment pouvez-vous prouver quoi que ce soit aujourd’hui ? La parole d’un fugitif contre celle du maire ne vaut rien ! » s’écria le garçon dans un sursaut de survie désespéré.
Gaëtan tourna alors lentement son regard d’acier vers Colin, puis replaça sur le bureau le document au sceau écarlate qu’il avait brandi devant le proviseur.
« Ton père et ses complices étaient très méticuleux, Colin. Trop méticuleux. Le commissaire véreux qui a maquillé le meurtre cette nuit-là s’appelait Christian Morel. Il est mort d’un cancer foudroyant il y a trois mois dans une maison de retraite près de Cherbourg. Avant de mourir, rongé par le remords et la peur de ce qui l’attendait de l’autre côté, Morel a fait enregistrer une confession intégrale devant notaire et officier de police judiciaire. Il n’a pas seulement raconté la scène. Il a remis la sacoche de cuir noir que son père avait cachée dans le faux plafond de sa résidence secondaire. Elle contenait les bandes audio originales des réunions de chantage, les copies carbones des fausses dettes écrites de la main même d’Antoine, et le rapport d’autopsie authentique démontrant l’impact arrière consécutif à une projection violente. »