Ethan rampait péniblement vers la dépouille d’Hélène. Sa blessure à l’épaule le brûlait d’un feu atroce, mais le froid glacial anesthésiait déjà ses extrémités. Il s’arrêta à quelques centimètres du visage de la femme qu’il avait tant aimée — ou qu’on lui avait appris à aimer.

Ses yeux étaient désormais éteints, voilés d’une brume laiteuse. Les circuits imprimés greffés sous sa peau cessaient un à un d’émettre leurs légères lueurs d’activité. Dans un dernier soupir de relais mécanique, les haut-parleurs du complexe diffusèrent une ultime bribe de message vocal, une boucle ancienne, non corrompue, enregistrée avant le début des expériences :

« Pardonne-moi, Ethan… la mort était trop simple… je voulais nous offrir l’éternité… »

Puis, le silence absolu retomba sur le niveau moins trois. Les diodes de sécurité passèrent au rouge fixe. Le compte à rebours de décontamination thermique venait de s’enclencher sur les moniteurs muraux. Trois minutes avant l’incinération totale du site par injection de phosphore blanc.

Clara revint vers lui. Ses vêtements étaient trempés de liquide ambré et de sang mêlé. Elle s’agenouilla aux côtés d’Ethan, posant sa main glacée sur son front fiévreux.

« Il y a une nacelle de secours, dit-elle. Dans la gaine technique derrière la cuve un. Elle est calibrée pour un seul occupant. Le système n’autorisera qu’un signal biologique enregistré pour franchir le sas supérieur avant l’allumage des brûleurs. »

Ethan leva les yeux vers elle, son souffle formant d’épais nuages de vapeur dans l’air gélif.

« Tu dois y aller, Clara. Si tu restes ici, tu disparaîtras avec tout le reste. »

Elle esquissa un mouvement de tête imperceptible, un geste d’une tristesse infinie, profondément humain.

« Mon système cellulaire est en train de s’effondrer, Papa. Sans la station de recalibrage de la cuve maîtresse, mon autonomie ne dépassera pas quarante-huit heures. Je ne suis qu’un écho. On ne fait pas vivre un écho à la lumière du jour. »

« Alors nous restons ensemble, souffla Ethan, sentant ses paupières s’alourdir sous l’effet du choc et de l’hémorragie. Je ne veux plus courir après des ombres. Je ne veux plus me réveiller dans une vie écrite par d’autres. »

La jeune fille glissa ses doigts sous le col de la chemise d’Ethan. D’un geste d’une précision chirurgicale, elle arracha le médaillon d’accès magnétique que l’homme portait autour du cou depuis toujours sans savoir ce qu’il contenait réellement.

« Tu dois vivre, Ethan. Même si tes souvenirs ont été façonnés dans ce laboratoire, le choix que tu viens de faire aujourd’hui n’appartenait qu’à toi. Tu as refusé de devenir leur machine. C’est la seule preuve que tu es réel. »

Avant qu’il ne puisse esquisser un geste de protestation, elle le souleva avec une facilité déconcertante, le chargeant sur ses épaules pour franchir les débris de verre et de métal. Elle l’entraîna dans le boyau étroit de la gaine de maintenance, jusqu’à une étroite capsule d’évacuation en acier riveté.

Elle l’y déposa sans ménagement sur la couchette rembourrée. Ethan tenta de se redresser, mais ses membres engourdis refusaient de lui obéir.

« Clara, non… ne fais pas ça… »

Elle enclencha le panneau de contrôle de la capsule. Le lecteur biométrique réclama une confirmation. La jeune fille prit la main ensanglantée d’Ethan et l’écrasa fermement contre la plaque de verre opalin. Un bip aigu valida l’empreinte génétique originale.

Accès autorisé. Éjection vers la surface dans trente secondes.

Le sas intérieur commença à se fermer. À travers le hublot blindé, Ethan vit Clara reculer de deux pas. Elle se tenait droite au milieu du brouillard d’azote, les bras le long du corps, le visage apaisé pour la première fois depuis qu’il l’avait trouvée sur le parquet de la grande galerie.

Au fond de la rotonde, Adrian rampait vers eux, crachant le sang, ses doigts griffant le sol sans espoir d’atteindre le panneau de secours à temps. Les sirènes d’incinération atteignirent une fréquence suraiguë. Les premiers jets de flammes chimiques s’allumèrent au plafond de la salle, baignant la pièce d’une lueur aveuglante, orange et destructrice.

Clara ne regarda pas le feu. Elle garda les yeux fixés sur le hublot, ses lèvres bougeant en silence pour former un dernier mot que le vacarme des tuyères étouffa complètement :

« Merci. »

Une poussée brutale écrasa Ethan contre sa couchette. Les propulseurs d’urgence de la capsule s’allumèrent avec un rugissement assourdissant, le propulsant le long de la colonne verticale d’évacuation à une vitesse vertigineuse. La chaleur de l’incinération lui lécha le dos à travers les parois d’acier, puis l’obscurité totale du conduit le submergea.

L’ascension dura moins d’une minute, une éternité de secousses et de grondements sourds qui ébranlaient la structure géologique même du domaine de Blackwood.

Puis, une détonation sourde retentit à l’extérieur. La capsule brisa la trappe de surface camouflée sous les fondations des anciennes serres du parc. L’engin glissa lourdement sur la terre meuble, fauchant les ronces et les arbustes avant de s’immobiliser contre le tronc centenaire d’un chêne noir.

Le silence retomba brutalement.

Ethan mit de longues minutes à pousser la lourde porte de secours de la capsule. L’air frais de la nuit, chargé de senteurs d’humus, de fougères et de pluie récente, envahit ses poumons endoloris avec une pureté violente qui lui arracha des sanglots convulsifs.

Il rampa hors de l’habitacle et s’effondra sur l’herbe mouillée.

Derrière lui, à quelques centaines de mètres à travers les branches nues des arbres d’automne, le manoir de Blackwood s’effondrait sur lui-même. Les flammes ne s’élevaient pas vers le ciel ; la terre semblait littéralement avaler la bâtisse. Les galeries inférieures cédant sous les charges d’incinération thermique, les toitures d’ardoise, les tours crénelées et les parquets cirés s’engouffraient dans une fosse incandescente avec des gémissements de roche broyée et de métal en fusion.

En quelques instants, le siège de douze années de manipulation, de mensonges et de cauchemars programmés ne fut plus qu’un cratère de décombres fumants au milieu de la forêt silencieuse.