Alessandro comprit tout en une fraction de seconde, avec la clarté terrifiante d’un éclair déchirant la nuit.
La tondeuse.
Bianca n’avait pas seulement voulu punir ou humilier une enfant dans un excès de fureur narcissique. La mèche arrachée jusqu’à la racine, le cuir chevelu irrité avec une tondeuse souillée de cellules étrangères, les poils de chiens traités avec des produits chimiques corrosifs… Bianca essayait de contaminer délibérément le prélèvement d’ADN de Livia avant le rendez-vous officiel prévu le lendemain avec les émissaires légaux du tribunal de Zurich.
En prétextant un accident domestique ou une gale cutanée contractée par négligence de la gouvernante, Bianca et son frère prévoyaient d’invalider le prélèvement capillaire et folliculaire officiel, plongeant le statut de l’enfant dans un imbroglio juridique qui permettrait aux Moretti de réclamer la gestion sous tutelle de l’intégralité du trust.
Et la mort d’Elena n’avait été que la première étape de cette machination glaciale.
« Tu l’as tuée, » souffla Alessandro, les yeux rivés sur Bianca.
Ce n’était pas une question. C’était un constat irrévocable.
Le visage de Bianca se vida de toute trace de panique pour laisser place à un masque de mépris froid, aristocratique et venimeux. Comprenant que le jeu était terminé et que les preuves étaient désormais matérielles, elle cessa de feindre la fragilité. Elle redressa la tête, lissant d’un geste sec le tissu blanc de sa robe nuptiale.
« Elena était une idiote sentimentale, » cracha-t-elle sans le moindre remords. « Elle avait des milliards entre les mains et elle refusait de financer nos projets de recherche. Elle préférait donner des fonds à des orphelinats et à des dispensaires en Afrique. Mon père a bâti un empire, Alessandro ! Nous avions besoin de ces brevets pour sauver nos usines. Elle refusait de céder. Alors nous avons dû abréger son existence inutile. »
« Tu as empoisonné la mère de ma fille, » répéta Alessandro, son poing se serrant si fort que ses phalanges devinrent blanches.
« Et qu’est-ce que tu vas faire, Alessandro ? » ricana Bianca avec une arrogance désespérée. « Ton témoignage contre la famille Moretti ? Mon père a des juges dans sa poche dans tout le Piémont et en Lombardie. Ces papiers ? Matteo dira qu’ils ont été volés ou fabriqués par ta gouvernante. Qui croira une orpheline et une domestique face à l’une des plus anciennes familles de la noblesse industrielle ? »
Elle fit un pas vers la sortie. « Le mariage n’aura pas lieu. Tant pis. Mais ne t’avise pas de faire un pas de travers, ou je ferai en sorte que la garde de cette petite bâtarde te soit retirée pour instabilité mentale. »
Elle posa la main sur la poignée de la porte.
« Bianca, » dit alors Alessandro, d’une voix d’un calme absolu qui fit frémir jusqu’à Marco.
Elle s’arrêta sans se retourner.
« Tu as oublié qui j’étais avant de devenir le mari d’Elena, » continua l’homme d’affaires. « Tu as cru que mes bateaux ne transportaient que du vin et des pièces détachées d’automobiles. Tu as cru que ma fortune venait de la spéculation boursière et de réceptions mondaines où l’on sourit aux hypocrites. »
Alessandro fit signe à Marco. L’intendant sortit une petite télécommande de sa poche et activa l’écran plat mural incrusté dans le lambris de la suite.
À l’écran apparut en direct le jardin de la villa, où trois cents invités de la haute société italienne, des ministres, des ambassadeurs et des journalistes attendaient le début de la cérémonie sous une verrière ornée de milliers de roses blanches. Mais l’ambiance n’était pas aux festivités.
Au milieu des tables dressées, des hommes en uniformes sombres de la Garde des finances et des carabiniers du parquet anti-mafia de Rome étaient en train d’escorter le père de Bianca, menottes aux poignets. Matteo Moretti, plaqué contre le capot d’une berline noire sur le parking des invités, était déjà maîtrisé par deux agents en civil.
Bianca poussa un cri d’horreur étouffé, ses mains plaquées contre sa bouche. « Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ça ?! »
« Il y a six mois, » expliqua Alessandro en avançant lentement vers elle, « j’ai commencé à avoir des doutes. Elena tenait un journal intime que tu n’as jamais réussi à trouver. Dans ses dernières pages, elle écrivait qu’elle se sentait s’affaiblir à chaque fois que ton père lui rendait visite avec ses tisanes médicinales prétendument suisses. J’ai fait semblant d’accepter ton jeu, Bianca. J’ai accepté tes fiançailles. J’ai accepté de réunir nos familles pour ce grand spectacle public. »
Il désigna l’écran du doigt.
« Le procureur général de Milan n’attendait qu’un seul élément : la preuve matérielle que vous aviez conservé les dossiers originaux de la clinique et les toxines utilisées. Tu as été tellement arrogante, tellement pressée d’en finir avec les droits de ma fille que tu as fait venir les preuves directement sous mon toit, le jour même où tous les projecteurs de la nation étaient braqués sur nous. »
Bianca vacilla. Ses jambes semblèrent se dérober sous le poids de la robe de soie. Elle s’effondra à genoux sur le sol, déchirant sans s’en rendre compte la traîne de dentelle contre les fragments métalliques de la tondeuse brisée.
« Non… non, s’il te plaît, Alessandro… » supplia-t-elle, toute trace de morgue anéantie par la terreur brute de la déchéance et de la prison à perpétuité. « Mon père m’a forcée ! C’est Matteo qui a tout organisé ! Je n’ai fait qu’obéir ! Je t’aimais, Alessandro ! Je t’aimais vraiment ! »
Alessandro la regarda de toute sa hauteur. Il n’y avait dans ses yeux ni haine, ni triomphe. Seulement le vide sidéral d’un homme qui venait enfin de rendre justice à la femme de sa vie.
« Tu as touché aux cheveux de ma fille, Bianca. Tu as voulu lui voler son avenir après lui avoir volé sa mère. Tu ne connaîtras plus jamais l’amour, ni le luxe, ni la lumière du jour. »