Bianca Moretti respirait par à-coups. Sa robe de mariée blanche, brodée de perles de culture et commandée sur mesure chez un grand couturier milanais, semblait trop rigide pour la silhouette agitée qui l’habitait. Ses yeux passaient frénétiquement des débris éparpillés sur la coiffeuse au visage sombre d’Alessandro, puis à Rosalie Kent, la jeune gouvernante qui se tenait en retrait, les bras croisés sur sa poitrine pour masquer ses tremblements.

« Alessandro, écoute-moi, » bredouilla Bianca en tentant de retrouver la voix mielleuse qu’elle utilisait habituellement en public. « C’était un accident. Elle… elle avait des nœuds. Des chewing-gums collés, je crois. Je voulais juste arranger ça pour les photos. Tu sais à quel point les photographes de Vogue sont impitoyables. Tu ne peux pas me regarder comme si j’étais un monstre pour un malentendu ridicule ! »

Alessandro ne répondit pas tout de suite. Grand, les tempes légèrement argentées, cet homme d’affaires d’ordinaire impassible et méthodique sentait une lave froide glisser dans ses veines. Il s’accroupit à la hauteur de sa fille de trois ans. Avec une infinie douceur, ses doigts calleux écartèrent les boucles brunes qui cachaient le côté gauche de la tête de Livia.

La coupure était barbare. La peau pâle du crâne portait une rougeur vive, presque éraflée par les dents d’acier de l’appareil. La mèche épaisse gisait par terre, pareille à un petit oiseau mort tombé du nid.

« Papa… elle m’a fait mal, » murmura la petite fille entre deux hoquets. « Elle a dit que j’étais moche comme ma maman. »

Un silence glacial figea la pièce. Les mots d’une enfant de trois ans ne s’inventent pas avec tant de cruauté.

Alessandro se releva très lentement. Sa carrure imposante masquait la lumière du jour filtrant par les grandes fenêtres de la terrasse. Il regarda Bianca droit dans les yeux. « Tu as dit à ma fille qu’elle ressemblait à sa mère morte ? Le jour où tu es censée prendre une place auprès d’elle ? »

« Elle invente ! Elle me déteste ! Elle a été montée contre moi ! » cria Bianca, la voix montant dans les aigus, perdant tout ce vernis aristocratique qui avait séduit les salons de Milan. « C’est elle ! C’est cette bonne à rien de Rosalie ! Elle a toujours voulu prendre ma place ! »

Rosalie leva des yeux rougis mais fermes. « Madame Moretti, vous êtes entrée ici en hurlant que Livia n’avait rien à faire dans cette robe blanche miniature. Vous l’avez attrapée par le bras avant même que je puisse poser le fer à repasser. »

Alessandro s’avança vers la coiffeuse. Son regard balaya le plateau en désordre : poudriers ouverts, flacons de sérum renversés, la tondeuse brisée en deux morceaux près d’une brosse en poils de sanglier.

C’est là que l’incohérence frappa enfin son esprit aiguisé.

Une anomalie si flagrante qu’il s’étonna de ne pas l’avoir comprise dès la première seconde.

La tondeuse.

Alessandro l’avait achetée lui-même il y a six mois pour tailler sa barbe lors de ses déplacements professionnels. Un modèle professionnel, lourd, doté d’une batterie haute capacité nécessitant une clé de verrouillage spéciale pour changer les sabots. Or, l’appareil sur la coiffeuse n’était pas sa tondeuse. C’était un modèle vétérinaire, robuste, épais, avec un long cordon d’alimentation rouge vif qui pendait vers le sol. Mais la prise n’était branchée à aucune des prises murales de la coiffeuse. Elle était branchée sur une rallonge de chantier dissimulée sous le lit d’appoint de la suite.

Et plus encore : parmi les cheveux bruns et fins de Livia, éparpillés autour de la carcasse de plastique, il y avait de petites touffes d’un tout autre genre. Des poils clairs, rêches, longs d’au moins cinq centimètres. Des poils de chien. Des poils qui sentaient l’antiseptique et la terre mouillée.

Pourquoi une femme sur le point de prononcer ses vœux de mariage aurait-elle eu une tondeuse vétérinaire branchée et prête à l’emploi dans sa suite nuptiale ?

Bianca avait prétendu quelques secondes plus tôt : « Je coupe les poils de mon animal tout le temps. » Mais Bianca n’avait pas d’animal de compagnie. Elle prétendait être gravement allergique aux chiens et aux chats depuis le jour où ils s’étaient rencontrés. C’était même la raison pour laquelle elle avait exigé, deux mois plus tôt, qu’Alessandro se sépare de Barnabé, le vieux golden retriever qui appartenait autrefois à son épouse défunte, Elena. Barnabé avait été prétendument envoyé dans un domaine à la campagne, en Toscane, géré par un cousin éloigné de Bianca.

Un frisson glacé remonta le long de la colonne vertébrale d’Alessandro.

« Bianca, » dit-il, d’une voix dangereusement basse et mesurée, plus terrifiante qu’un éclat de colère. « D’où vient cet appareil ? »

Bianca recula d’un pas, ses talons hauts claquant contre les tomettes cirées. « Je… je ne sais pas. C’est aux gens de l’hôtel. Un employé a dû l’oublier ici pendant le nettoyage. »

« Les employés de cet hôtel cinq étoiles toilettent des bêtes dans la suite nuptiale présidentielle ? » répliqua Alessandro, faisant un pas en avant.

« Qu’est-ce que ça peut faire ?! » hurla-t-elle, sentant le piège se refermer. « Tu te soucies d’un appareil ménager alors que je suis en larmes à une heure de notre mariage ? Les invités sont déjà dans le jardin ! Ton conseil d’administration est là ! Mon père attend en bas avec le maire ! Tu vas gâcher notre vie pour une mèche de cheveux qui repoussera en un mois ? »

Alessandro ne l’écoutait plus. Il s’était penché pour ramasser la tête de coupe de la tondeuse brisée. Entre les lames d’acier inoxydable, coincé dans la graisse mécanique, se trouvait un petit morceau de plastique vert fluo gravé de chiffres au laser. C’était le fragment d’une boucle d’oreille médicale, ou d’une puce de traçage d’échantillon.

Rosalie s’approcha doucement, tenant toujours la main de la petite Livia. « Monsieur Rizzano… il y a autre chose. »