Par cette disposition testamentaire et contractuelle, le manoir corsaire de la pointe d’Alet, ainsi que l’ensemble de son parc arboré et de ses collections maritimes, devenait un bien inaliénable. À mon décès, la demeure serait transformée en une résidence de création pour jeunes écrivains de marine, historiens et peintres du littoral, administrée conjointement par la ville de Saint-Malo et la Société des amis du patrimoine côtier. Les loyers résiduels des dépendances serviraient exclusivement à financer des bourses d’études pour les orphelins des marins disparus en mer.
Morgane était légalement cantonnée à la portion congrue strictement réservataire, liquidable uniquement en numéraire sur des comptes d’épargne bloqués, sans jamais pouvoir prétendre poser le pied sur la moindre parcelle de granit du domaine.
Lorsque Maître Guivarc’h apposa son sceau de cire rouge sur le document officiel, je sentis un poids immense s’envoler de mes épaules. La maison était sauvée. La mémoire de mon mari était protégée des griffes des profanateurs.
Six mois se sont écoulés depuis ce jour d’automne.
Le printemps malouin a revêtu les remparts d’une parure d’ajoncs d’or et de giroflées sauvages. Les hortensias du parc préparent déjà leurs lourdes têtes bleues et violettes qui s’épanouiront aux premiers souffles tièdes de juin.
Dans le grand salon donnant sur la mer, les travaux sont achevés depuis une semaine. L’odeur de la cire d’abeille et du bois de chêne frais embaume l’air marin qui pénètre par les fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries ont retrouvé leur dignité sous les mains expertes des frères Le Coz ; le plancher en châtaignier brille d’un éclat discret, et sur le mur d’honneur, restauré avec un cadre neuf en loupe de noyer, le portrait de François trône à nouveau à sa place séculaire.
Morgane et Yannick ont quitté la région après l’éclatement du scandale et la faillite définitive de l’entreprise de mon gendre, contraints de vendre leur pavillon de Combourg pour honorer les dettes et les réparations prononcées par le tribunal. Je n’ai plus jamais entendu le son de leur voix, et leur absence a cessé d’être une blessure pour devenir un soulagement paisible.
Cet après-midi, assise dans mon fauteuil à oreilles face aux brisants de l’îlot du Grand Bé où repose l’illustre Chateaubriand, je tiens entre mes mains une tasse de thé fumant.
Le ressac de la marée montante frappe la roche avec une régularité de métronome éternel. Les vagues se brisent en gerbes d’écume blanche contre le granit sombre, comme les vaines tempêtes des hommes viennent s’éteindre contre la tranquille puissance de la vérité.
On m’avait prédit que je mourrais seule dans cette carcasse de pierre.
Mais en regardant le soleil décliner vers l’horizon d’émeraude, illuminant chaque recoin de ce manoir désormais consacré à l’art, à la mémoire et à la transmission, je sais que je ne suis pas seule. Je suis entourée de la seule présence qui vaille : celle d’une vie vécue sans courber l’échine, fidèle jusqu’au dernier souffle à ceux que l’on a aimés et à la terre qui nous a portés.