— « Tu vas mourir seule dans cette carcasse de pierre », cracha-t-elle dans un dernier sursaut de haine venimeuse, alors que le policier resserrait les menottes sur ses poignets tremblants. « Tu n’auras personne pour te tenir la main au cimetière ! Tu m’entends ? Personne ! »
— « Emmenez-les », dis-je simplement en me détournant.
Le lieutenant Kervern hocha la tête avec gravité.
— « Une équipe de la police technique va monter pour relever l’intégralité des dégradations et faire les constatations d’usage pour le dossier pénal, madame de Keradec. Le médecin légiste vous attend au centre hospitalier de Saint-Malo dès que vous le pourrez pour constater les ecchymoses et établir le certificat d’incapacité totale de travail. Nous retenons les deux suspects en garde à vue immédiate. »
— « Je vous rejoindrai au commissariat d’ici une heure, lieutenant. Merci pour votre diligence. »
Le cortège descendit lentement les marches de granit du grand perron. Par la fenêtre éventrée du vestibule, je les vis traverser l’allée des hortensias bleus, bordée par les vieux pins courbés par les vents d’ouest. Deux véhicules de police stationnaient devant la grille forgée, leurs gyrophares bleus balayant silencieusement les murs centenaires. Quelques voisins du quartier d’Alet, alertés par le raffut et les gyrophares, s’étaient attroupés le long du trottoir, observant le spectacle dans un silence de réprobation stupéfaite. Yannick marchait le dos voûté, le regard vissé à ses chaussures de chantier ; Morgane se débattait encore faiblement, tentant de dissimuler ses poignets enchaînés sous les pans de sa veste en jean.
Puis les portières claquèrent. Les sirènes retentirent brièvement pour ouvrir la voie, avant que le convoi ne disparaisse en direction de la chaussée du Sillon.
Le silence retomba enfin sur le manoir.
Un silence écrasant, lourd de solitude, où ne résonnait plus que le souffle lointain du ressac contre la cale de Dinan et le cri plaintif des goélands argentés tournoyant au-dessus des cheminées.
Je me laissai glisser sur une chaise en paille que le vandalisme des miens avait miraculeusement épargnée. La douleur sur ma joue s’était transformée en un élancement sourd qui engourdissait la moitié de mon visage. Mais la douleur la plus vive ne venait pas de ce contact violent ; elle résidait dans ce sentiment de désolation absolue qui monte lorsqu’on contemple les décombres de toute une vie consacrée à l’amour des siens.
Mon regard se posa à nouveau sur le portrait de famille brisé.
Je me penchai avec précaution, mes articulations encore endolories par les années protestant contre le mouvement, et ramassai la toile enchâssée dans son cadre fendu. De la manche de mon chemisier en lin, j’essuyai les éclats de verre et la couche de poussière crayeuse qui masquait les traits de François. Sur le cliché, pris lors du solstice d’été de 1994, il souriait avec cette franchise tranquille des marins, tenant dans ses bras une Morgane âgée de sept ans aux boucles blondes, riant aux éclats devant les vagues de la Manche.
Où s’était égarée cette petite fille innocente ? À quel moment précis la tendresse filiale s’était-elle dissoute dans la convoitise amère de l’argent facile et du paraître ?
Trois semaines plus tôt, avant mon départ pour cette cure thermale à Dinard, les premiers signaux d’alerte m’étaient apparus, bien que mon cœur maternel eût longtemps refusé d’en admettre la gravité. Yannick, dont les affaires d’artisanat du bâtiment battaient de l’aile à cause d’une gestion hasardeuse et de dettes de jeu mal dissimulées, multipliait les allusions insistantes sur la valeur marchande du domaine.
— « Vingt pièces sur un parc boisé avec vue imprenable sur la baie, Solange ! » m’avait-il lancé lors d’un déjeuner dominical devenu glacial. « On pourrait en tirer au moins quatre millions d’euros en divisant le terrain en plusieurs parcelles constructibles. Vous n’avez pas besoin de toute cette place pour vos vieux jours. Morgane et moi pourrions gérer la vente, assainir nos finances, et vous auriez de quoi vous payer la plus belle maison de retraite de Rennes. »
J’avais refusé avec fermeté, leur rappelant que ce domaine, transmis depuis quatre générations de marins et de corsaires malouins, était un lieu de mémoire, un sanctuaire familial qui ne serait jamais jeté en pâture aux spéculateurs immobiliers. Morgane avait alors quitté la table dans un accès de rage théâtrale, jurant que je préférais des pierres mortes à son propre bonheur.
Ce que j’ignorais alors, c’est qu’ils avaient profité de mon absence programmée pour forcer les serrures secondaires, neutraliser l’alarme et faire pénétrer des engins de démolition sous le prétexte fallacieux d’un début de chantier de mise aux normes. Sans l’appel vigilant de monsieur Guivarc’h, mon vieux notaire et ami d’enfance qui avait croisé par hasard une benne de gravats stationnée devant le manoir la veille au soir, je serais rentrée sans méfiance pour découvrir le domaine dépecé et mes droits bafoués par le fait accompli. C’était lui qui m’avait enjointe d’alerter sans délai le procureur et de solliciter la force publique pour m’accompagner sur les lieux.
Je me relevai péniblement. Le devoir m’appelait. Il n’y avait plus de place pour les larmes ; le temps était venu de faire face à la réalité avec la résolution lucide de ceux qui ont bravé trop de tempêtes pour sombrer dans les étangs de l’apitoiement.
Je passai les trois heures suivantes dans les couloirs austères de l’hôpital de Saint-Malo, puis dans le bureau impersonnel du commissariat. Le médecin légiste consigna méticuleusement les faits : hématome malaire gauche, dermabrasions cervicales légères résultant de l’agression, et une incapacité temporaire de travail de huit jours.
Assise devant l’ordinateur du lieutenant Kervern, je signai la déposition sans trembler. Chaque paragraphe scellait un peu plus le destin judiciaire de ma fille unique : violation de domicile en réunion, dégradations graves du patrimoine classé en site remarquable, violences volontaires sur ascendant vulnérable.