— « Le procureur a décidé d’engager des poursuites immédiates sous le régime de la comparution à délai différé », m’expliqua l’officier en classant les pièces du dossier. « En attendant l’audience pénale qui aura lieu dans six semaines, le juge des libertés et de la détention a ordonné leur placement sous contrôle judiciaire strict. Interdiction formelle de paraître à Saint-Malo, interdiction d’entrer en contact avec vous de quelque manière que ce soit, et obligation de pointer deux fois par semaine à la gendarmerie de leur domicile à Combourg. S’ils violent cette mesure ne serait-ce qu’une seule fois, ce sera le mandat de dépôt immédiat. »

— « Et pour les dégâts ? » demandai-je d’une voix neutre.

— « Un expert judiciaire en assurance bâtiment a été mandaté. Les estimations préliminaires des dégradations dépassent déjà soixante-quinze mille euros. Les boiseries classées du dix-huitième siècle sont irrémédiablement touchées. Ils devront répondre de chaque centime devant le tribunal civil et correctionnel. »

Je hochai la tête, remerciai le lieutenant pour son humanité mesurée, et regagnai mon sanctuaire dévasté sous un ciel qui virait au gris ardoise, annonçant une bruine tenace venue du large.

Les jours qui suivirent furent une traversée d’une solitude absolue, mais d’une solitude active et rédemptrice.

Dès le lendemain à l’aube, une demi-douzaine d’artisans locaux, alertés par monsieur Guivarc’h et animés d’un profond respect pour le travail que mon mari avait mené jadis dans la région, franchirent le portail avec leurs camionnettes. Il y avait là les frères Le Coz, menuisiers d’art de père en fils, et le vieux maçon Tréguier, dont les mains rugueuses avaient jadis jointoyé les remparts de la ville.

— « Ne vous tourmentez pas, madame Solange », me dit Tréguier en retirant sa casquette de laine devant les ruines du salon. « Les murs de granit ont la mémoire longue. On va nettoyer cette crasse, trier chaque pierre et réparer ce qui peut l’être. Ce manoir a résisté aux canons anglais et aux obus de 1944 ; ce n’est pas la bêtise de deux inconscients qui aura le dernier mot. »

Leur présence fut mon baume. Pendant trois semaines, le manoir résonna à nouveau du son digne et mesuré du travail bien fait. La poussière fut chassée à grands coups de balai et de brosses de chiendent ; les gravats furent évacués par bennes entières ; les dalles de granit furent lavées à l’eau claire et au savon noir, retrouvant peu à peu leur patine sombre et veinée de mica.

Pour remplacer les boiseries irréparables détruites par le burineur de Yannick, les frères Le Coz trouvèrent dans leurs réserves de vieux chênes de pays séchés depuis plus de quarante ans. Jour après jour, sous le rabot et la gouge, ils recréèrent les moulures sobres qui avaient fait l’élégance de la demeure.

Pourtant, au milieu de cette renaissance matérielle, l’épreuve morale poursuivait son œuvre insidieuse.

Des messages anonymes commencèrent à encombrer mon répondeur téléphonique. La mère de Yannick, une femme aigrie du pays de Dol-de-Bretagne, me laissa plusieurs vocaux d’une virulence inouïe, me traitant de « mère dénaturée », de « monstre sans cœur prête à détruire la jeunesse de sa propre descendance pour quelques mètres carrés de plâtre ». Puis ce furent des courriers sans affranchissement glissés sous la grille : des supplications de Morgane, griffonnées sur des feuilles volantes, oscillant sans cesse entre le repentir hypocrite et le chantage au suicide.

« Maman, pardonne-moi, je ne savais plus ce que je faisais. Yannick m’a montée la tête, il me disait que nous allions être ruinés si nous ne prenions pas les devants. Retire ta plainte, je t’en supplie ! Je ne supporterai pas la prison. Si tu m’envoies derrière les barreaux, je mettrai fin à mes jours et ma mort sera sur ta conscience pour l’éternité… »

Chaque mot était une lame trempée dans le poison de la manipulation. Bien des mères auraient vacillé. Bien des cœurs épuisés auraient cédé à la tentation du pardon facile pour retrouver un semblant de paix factice.

Mais je me remémorais sans cesse la violence du coup porté, le rictus haineux sur ses lèvres au moment où elle croyait triompher, et par-dessus tout, le mépris total qu’elle avait affiché en foulant aux pieds la mémoire de son propre père. Céder maintenant n’aurait pas été un acte d’amour ; cela aurait été une capitulation devant la bassesse morale. Pardonner l’inacceptable, c’est se rendre complice de sa propre profanation.

Je remis ces courriers sans les commenter au lieutenant Kervern, qui les transmit au juge d’instruction pour violation des obligations du contrôle judiciaire.

Le matin de l’audience correctionnelle au tribunal judiciaire de Saint-Malo se leva dans un brouillard glacial qui enveloppait la tour Solidor et les mâts des voiliers amarrés au port.

Vêtue d’un tailleur en drap de laine bleu marine et d’un foulard de soie que François m’avait offert lors de notre trentième anniversaire de mariage, je pris place sur le banc des parties civiles, assistée de Maître Delalande, une avocate au regard vif et à la réputation sans faille au barreau de Rennes.

Sur le banc opposé, séparés de moi par le gouffre de leurs fautes, se tenaient Morgane et Yannick.

Le contraste avec leur arrogance passée était saisissant. Yannick avait revêtu un costume sombre trop large pour ses épaules voûtées, le regard fuyant obstinément le mien. Morgane, les cheveux tirés en arrière sans apprêt, le teint cireux, tentait de composer un visage de victime résignée, serrant un mouchoir entre ses doigts crispés.

Le président du tribunal, un magistrat aux tempes argentées dont la réputation de rigueur n’était plus à faire, ouvrit les débats d’une voix claire qui résonna dans la salle solennelle.

Pendant plus de deux heures, les pièces du dossier s’abattirent sur les prévenus comme une pluie de plomb. L’expertise judiciaire dressait un tableau impitoyable du saccage : destruction d’éléments architecturaux anciens, absence totale de permis de construire ou de déclaration préalable de travaux, détérioration volontaire d’œuvres mobilières inventoriées. Mais ce fut la lecture du rapport médical et la déposition des deux gardiens de la paix qui glacèrent l’assistance.