La pince-monseigneur rouillée glissa des mains calleuses de mon gendre. Elle heurta la dalle dans un vacarme sourd qui fit tressaillir les murs décharnés avant de rouler contre le cadre éventré où reposait le portrait de mon défunt mari, François.

— « Police nationale. Ne faites plus un seul geste, monsieur. Écartez-vous lentement de cet outil et posez les mains bien en vue sur le plancher », ordonna la brigadière d’une voix monocorde, sans la moindre trace d’hésitation.

Morgane resta pétrifiée, le bras encore à demi levé dans le sillage du coup brutal qu’elle venait de m’asséner. Sur sa joue gauche, une veine battait follement. Le fard bon marché qu’elle portait s’écaillait sous la sueur soudaine qui perlait à ses tempes. Ce n’était plus l’héritière triomphante, sûre de son bon droit et de son mépris ; c’était une enfant prise en faute, dont l’orgueil venait de se heurter à un rempart infranchissable.

— « Vous faites erreur… » bredouilla-t-elle, la voix muée en un sifflement étranglé où perçait encore un reste d’insolence. « C’est un malentendu familial. Nous sommes chez nous ! C’est la maison de ma famille ! Maman, dis-leur ! Dis-leur que nous faisions simplement des travaux avant d’emménager ! »

Je ne bronchai pas. Ma joue gauche me brûlait d’une douleur lancinante, une chaleur cuisante qui descendait jusque dans ma mâchoire, mais ma colonne vertébrale était aussi droite et rigide que le donjon de la cité corsaire face aux assauts de la houle. Je serrai mes doigts gantés de cuir fin autour de mon sac à main, maintenant en évidence le pli scellé du procureur de la République.

— « Madame Solange de Keradec est l’unique propriétaire titulaire de ce domaine par acte notarié inaliénable et usufruit universel », répliqua le lieutenant Kervern en s’avançant droit vers Morgane. « Nous intervenons sur réquisition directe du parquet pour violation de domicile avec effraction, dégradations volontaires de biens d’intérêt patrimonial, et nous venons de constater de visu un acte de violence physique aggravée commis sur une personne vulnérable en ligne directe ascendante. »

Le mot ascendante tomba comme une sentence antique.

Morgane recula d’un pas, mais ses talons heurtèrent une plinthe arrachée. Elle manqua de trébucher dans un monceau de plâtras.

— « Quoi ? Non ! Mais vous ne pouvez pas m’arrêter, moi ! Je suis sa fille ! Sa seule et unique fille ! Vous m’entendez ? Elle est vieille, elle perd la raison, elle passe ses journées à regarder la mer ! Ce manoir allait périr avec elle ! Nous voulions juste le rentabiliser, créer des suites de luxe pour la saison touristique ! »

— « Vos mains dans le dos, mademoiselle », coupa froidement le lieutenant en contournant la table en merisier renversée.

Yannick tenta d’intervenir, esquissant un pas en avant, les mains levées pour plaider sa cause d’un air servile :

— « Écoutez, mon adjudant… parlons posément entre gens du pays. Je connais bien l’adjoint au maire, monsieur Pelven. On a bu un coup ensemble pas plus tard que la semaine passée au port des Sablons. On ne voulait pas faire de mal à Solange. Elle s’énerve pour rien. Les vieilles maisons, ça s’entretient, ça se modernise ! On comptait lui laisser le pavillon de gardien au fond du parc, tout rénové, tout propre… »

— « Vos mains derrière le dos, monsieur, ou je serai contraint d’employer la force », répéta la brigadière Le Gall en le fixant d’un œil d’acier. « Tournez-vous face au mur. Tout de suite. »

Yannick baissa la tête comme un chien battu. Son assurance de façade, nourrie par des semaines de combines mesquines et de rancœurs recuites, s’évapora d’un coup. Il s’exécuta, plaquant ses paumes poudreuses contre le mur en moellons mis à nu. Le premier déclic métallique retentit, sec, sans appel.

Puis ce fut le tour de Morgane. Quand le lieutenant saisit son poignet fin pour y refermer le premier arceau de fer, elle laissa échapper un glapissement aigu, mélange d’effroi puéril et de rage hystérique.

— « Tu me regardes faire ça, maman ? Tu laisses ces bêtes me toucher ? Regarde-moi ! C’est moi, ta fille ! Celle que papa chérissait ! Papa ne t’aurait jamais laissé faire une chose pareille ! Il m’aurait tout donné, à moi ! Jamais il ne t’aurait laissé me traiter comme une chienne de voyou ! »

Le nom de François, jeté dans la boue de cette scène sordide, fut le coup de trop. Un tremblement intérieur me parcourut, non de peur, mais d’une sainte et froide colère qui couvait depuis des années d’ingratitude silencieuse, de demandes d’argent incessantes et de chantages affectifs récurrents.

Je m’approchai d’elle avec une lenteur calculée. Le lieutenant Kervern fit une légère pause, suspendant son geste pour me laisser passer, devinant la nécessité d’un adieu moral. Je m’arrêtai à quelques centimètres du visage blême de ma fille. Je pus sentir l’odeur de son parfum capiteux mêlée à la puanteur âcre du plâtre humide et de sa transpiration d’angoisse.

— « Ton père, Morgane, aimait chaque pierre taillée de ce manoir parce qu’il connaissait le prix de la sueur et du travail qui les avaient dressées », murmurai-je d’une voix si basse et si contenue que les policiers durent tendre l’oreille pour m’entendre. « Il a passé trente ans à boucher les fuites d’eau salée, à remplacer les voliges pourries, à défendre ce bout de terre malouine contre les promoteurs qui voulaient le dépecer. Il te voyait comme son trésor, c’est vrai. Mais il voyait en toi une femme digne, pas un vautour impatient de dévorer un cadavre qui respire encore. Tu n’es pas venue ici restaurer quoi que ce soit. Tu es venue piller. Tu as frappé la chair qui t’a donné le jour. Dès cet instant, tu n’es plus qu’une étrangère sous mon toit. »

Ses prunelles se dilatèrent sous le choc de mes paroles. Pour la première fois de son existence d’enfant gâtée à qui rien n’avait jamais été refusé, Morgane mesura l’abîme qu’elle venait de creuser de ses propres mains.