Je pris un marteau, deux clous neufs dans l’atelier du fond du jardin, et je replaçai le tableau exactement à l’endroit où il avait toujours régné, face à la grande porte d’entrée.
— Tu avais raison, Harold, murmurai-je en essuyant la poussière sur son front peint. Mais la maison tient bon. La maison tiendra toujours.
Deux jours plus tard, la brigade de gendarmerie me contacta pour me notifier les conclusions de la garde à vue. Astrid avait été déférée devant le juge d’instruction pour violences aggravées sur ascendant et tentative d’extorsion de signature. Son avocat parisien, rapidement débordé par la rigueur du dossier monté par Maître Le Bihan, avait dû lui conseiller d’accepter une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité. Elle écopait d’une peine de prison avec sursis, d’une lourde amende au titre des dommages et intérêts et, surtout, d’une interdiction formelle et définitive d’approcher ma personne ou le domaine du Val-Rive dans un rayon de cinq kilomètres.
Quant à Thomas, aucune charge criminelle n’avait été retenue contre lui, faute d’action violente directe, mais le procureur lui avait adressé un rappel à la loi des plus cinglants.
Le samedi matin, alors que le brouillard marin enveloppait les tourelles de la malouinière d’un linceul cotonneux, une silhouette solitaire apparut au bout de l’allée des hortensias.
C’était Thomas. Il était venu à pied depuis la gare de Saint-Malo, un simple sac de voyage en toile sur l’épaule. Il ne portait plus ses costumes parisiens bien taillés, mais un vieux ciré jaune qu’il avait laissé autrefois dans son ancienne chambre d’enfant.
Il resta immobile devant la grille en fer forgé, sans oser s’approcher du boîtier de commande, qui avait été purement et simplement retiré, laissant la place à un lourd cadenas marin dont j’étais la seule à détenir la clé.
J’ouvris la fenêtre du premier étage, celle de la bibliothèque qui surplombait la cour d’honneur. Le vent d’ouest apportait l’odeur du varech et du sel.
Thomas leva la tête. Il avait le visage émacié, des cernes profonds creusant son regard.
— Maman… cria-t-il contre le vent, la voix cassée.
Je ne répondis pas immédiatement. Je le regardai, ce garçon que j’avais porté, bercé, protégé, et qui avait failli tout briser sur un coup de tête et par soumission aveugle.
— Elle est partie, maman ! continua-t-il, les larmes coulant sur ses joues sans qu’il cherche à les essuyer. Dès qu’elle a su que le manoir ne m’appartenait plus et que ses comptes étaient bloqués pour payer les frais d’huissier et les réparations, elle a demandé le divorce. Elle est rentrée à Paris en me laissant toutes les dettes… Je n’ai plus rien, maman. Plus rien du tout.
— Tu as ce que tu as mérité, Thomas, répondis-je d’une voix claire qui porta par-dessus les rafales. Tu as cru pouvoir troquer l’honneur de ton nom et la paix de ta mère contre des mirages. Tu as laissé frapper celle qui t’a donné la vie.
— Pardonne-moi… Je t’en supplie, maman… Laisse-moi seulement rentrer… Je ferai tout ce que tu voudras. Je dormirai dans la grange, je referai le toit, je couperai le bois… Mais ne me laisse pas seul dehors…
Un frisson me parcourut l’échine. Le cœur d’une mère n’est jamais totalement de granit, même en Bretagne. Mais la faiblesse ne reconstruit pas les ruines ; seule la droiture le peut.
Je descendis lentement les escaliers, traversai le perron d’où toute trace de violence avait disparu, et m’avançai jusqu’au milieu de la cour. Je ne m’approchai pas de la grille. Je m’arrêtai à dix pas des barreaux de fer forgé.
— Tu ne rentreras pas aujourd’hui, Thomas. Ni demain. Et pas cet été.
Il s’agrippa aux barreaux, le visage tordu de douleur.
— Maman, je n’ai nulle part où aller !
— Tu as tes deux bras et tes deux jambes. Tu iras au port de Cancale, chez ton oncle Gwendal. Je l’ai appelé hier soir. Il a besoin d’un matelot pour la saison des marées d’équinoxe sur son chalutier. Le travail est dur, le froid mord jusqu’aux os, et l’on dort à quatre dans un carré minuscule qui sent le gazole et le poisson. Tu toucheras la part du mousse. Tu rembourseras tes dettes sou par sou, sans que je ne verse un seul centime pour t’aider.
Il me regarda, stupéfait, lui qui n’avait jamais connu que les bureaux climatisés et les terrasses chics des boulevards parisiens.
— Chez Gwendal ? Mais… je ne connais rien à la mer !
— Ton grand-père y a commencé à quatorze ans. Ton père y a fait ses premières armes avant de diriger la flotte. Si tu veux réapprendre ce que signifie porter le nom de Kerlec’h, c’est là-bas que tu l’apprendras. Pas dans les salons, pas dans le luxe que tu n’as pas gagné.
Il baissa la tête. Ses doigts se décrispèrent lentement des barreaux froids de la grille.
— Et après, maman ? Après la saison ?
— Après, nous verrons si le sel et le vent ont réussi à te redonner une colonne vertébrale. Si c’est le cas, tu pourras revenir frapper à cette porte. Et peut-être, Thomas, que je t’ouvrirai. Mais tu n’entreras plus jamais ici comme un héritier pressé d’enterrer les siens. Tu entreras comme un fils qui sait le prix de chaque pierre.
Thomas resta silencieux un long moment. Puis, pour la première fois depuis des années, je vis dans son regard non plus cette arrogance molle qui m’avait tant effrayée, mais une humble lueur de respect. Il rajusta son sac sur son épaule, essuya son visage d’un revers de manche et fit un pas en arrière.
— Bien, maman. Je serai à Cancale avant midi.
Il fit demi-tour et s’engagea sur la route côtière, s’éloignant à pied sous la bruine bretonne qui commençait à tomber.
Je restai là, debout au centre de mon domaine, le vent marin fouettant mon visage et emportant avec lui les dernières amertumes. La grille était solidement verrouillée. Les murs en granit gris tenaient bon, fiers et inébranlables, défiant l’océan comme ils le faisaient depuis plus de deux siècles.