— Monsieur Thomas, dès lors que vous avez toléré ou participé à la modification unilatérale des serrures ce matin à huit heures quarante-deux — fait constaté par télé-surveillance —, dès lors que vous avez laissé profaner le mobilier et les souvenirs du défunt donateur, et compte tenu des violences physiques perpétrées il y a quelques instants à peine par votre épouse sous vos yeux, la propriété du manoir a immédiatement réintégré le patrimoine exclusif de votre mère. Vous n’avez plus aucun titre d’occupation sur cette maison. Vous êtes, au regard de la loi, des occupants sans droit ni titre.

Astrid se tourna violemment vers Thomas, les yeux exorbités, lui enfonçant ses ongles dans l’épaule.

— Mais fais quelque chose, espèce d’incapable ! Dis-lui qu’il ment ! Tu m’avais juré que ta mère n’avait gardé qu’un simple droit de visite occasionnel ! Tu m’avais promis que nous serions maîtres ici dès cet été !

Thomas baissa les yeux, écrasé par la honte.

— Astrid… je ne savais pas… Papa avait rajouté des clauses avec maître Rochefort avant de mourir. Je pensais que c’étaient des formalités… des clauses types qu’on ne lit jamais…

— Tu ne savais pas ? raillai-je doucement. Non, Thomas, tu ne voulais pas savoir. Tu as préféré te laisser aveugler par les promesses de grandeur de cette fille. Tu as cru que parce que mes cheveux ont blanchi et que mes mains tremblent un peu quand il fait humide, j’étais devenue une vieille femme sénile prête à se laisser dépouiller en silence pour ne pas faire d’histoires.

Je montai la première marche de mon perron. Astrid recula d’un pas, la morgue s’évanouissant de ses traits pour faire place à une panique viscérale.

— Harold m’a prévenue avant de s’éteindre, continuai-je, la voix vibrante de tout le chagrin et de toute la colère accumulés depuis des mois. Il m’a dit : « Maryvonne, notre fils a le cœur tendre mais la colonne vertébrale molle. Il épousera un jour une créature qui confondra notre discrétion avec de la faiblesse. Protège la maison. » J’ai écouté mon mari. Et aujourd’hui, Astrid, la maison te recrache.

L’adjudant-chef fit un signe de la tête à son subordonné.

— Madame Morvan, vous allez me suivre immédiatement au véhicule pour les faits de violences volontaires ayant entraîné une incapacité de travail. Monsieur l’huissier va superviser la récupération de vos effets personnels strictement nécessaires. Tout le reste demeurera sous scellés jusqu’à inventaire complet.

— C’est une blague ? hurla Astrid, se débattant alors que le jeune gendarme s’approchait d’elle. Vous n’allez pas me toucher ! Vous savez qui est mon père ? Il est promoteur immobilier à Neuilly ! Vous allez le payer très cher ! Thomas, défends-moi, nom de Dieu !

Thomas ne bougea pas. Il semblait pétrifié, le regard fixé sur les fraises écrasées au pied du perron, comme s’il prenait enfin la mesure de l’abîme dans lequel sa lâcheté venait de le précipiter.

— Ton père à Neuilly peut acheter des appartements en verre et en béton, Astrid, dis-je en franchissant le seuil de ma maison. Mais à Saint-Malo, sur cette côte de granit, on ne transige ni avec la terre, ni avec le sang, ni avec le respect.

Les déménageurs attendaient l’ordre de Maître Le Bihan. Ce dernier entra avec moi dans le hall pour procéder aux premières constatations.

Le manoir sentait encore un parfum capiteux et artificiel qu’Astrid avait vaporisé partout pour chasser l’odeur de cire d’abeille et d’encaustique qui avait toujours caractérisé le Val-Rive. Dans le grand salon, le spectacle qui s’offrait à moi me serra la gorge, mais ne fit que renforcer ma détermination.

Le mobilier d’époque Louis XV hérité de la famille d’Harold avait été poussé sans ménagement contre les lambris pour faire place à d’immenses canapés modulaires en cuir blanc bon marché, importés d’Italie. Sur la cheminée en marbre des Pyrénées, la pendule aux armes des Kerlec’h avait disparu, remplacée par des sculptures géométriques dorées d’une vulgarité sans nom. Mais le plus grand sacrilège se trouvait dans la salle à manger.

La grande table en chêne massif sur laquelle trois générations avaient partagé les repas de fête et les veillées de deuil avait été recouverte d’un film adhésif imitation marbre noir pour servir d’îlot de dégustation improvisé. Des bouteilles de champagne vide jonchaient le sol, et sur le dressoir breton sculpté à la main au dix-neuvième siècle, les initiales d’Astrid avaient été maladroitement gravées au dos d’une boîte à sel.

— Maître, dis-je à l’huissier sans trembler, notez chaque détail. Dégradation volontaire de biens inscrits à l’inventaire notarié. Tout sera chiffré, jusqu’au moindre centime d’euro.

— Ce sera fait, Madame, répondit Maître Le Bihan en sortant son appareil photo numérique. Rien n’échappera au procès-verbal.

Pendant ce temps, à l’extérieur, le ton montait. Astrid refusait de monter dans le panier à salade des gendarmes. Ses cris perçants traversaient les doubles fenêtres en chêne :

— Thomas ! Tu me laisses emmener comme ça ? Tu es un lâche ! Un vaurien ! Tu n’as jamais été fichu d’assumer quoi que ce soit ! C’est toi qui m’as dit qu’elle n’oserait jamais ! C’est toi qui voulais qu’on change les serrures pour ne plus supporter ses leçons de morale sur les traditions malouines !

Thomas entra dans le couloir, le dos voûté, le teint cireux. Il s’arrêta à quelques mètres de moi, incapable de me regarder dans les yeux.

— Maman…

— Ne m’appelle plus jamais maman dans cette maison tant que tu n’auras pas compris ce que ce mot exige.

— Je ne savais pas qu’elle allait te frapper, balbutia-t-il, les larmes roulant enfin sur ses joues. Je te le jure sur la tombe de papa ! Elle est devenue folle ces derniers jours… elle voulait tout transformer, tout vendre pour investir dans une start-up à Paris… Elle me disait qu’on vivait dans le passé, qu’il fallait moderniser la famille…