Au sol, les fraises de Plougastel écrasées laissaient sur le granit une traînée écarlate, semblable à du sang frais. Mon panier d’osier gisait renversé entre mes souliers en cuir ciré. Je ne baissai pas les yeux. Je gardai le menton haut, fixant Astrid droit dans les prunelles. Son visage s’était figé dans un masque où la cruauté commençait à se teinter d’une vague inquiétude. La sirène deux tons de la gendarmerie, d’abord étouffée par le vent du large, se fit soudain stridente, suivie du ronronnement puissant d’un fourgon diesel qui s’engageait dans l’allée des hortensias.

Thomas se tenait en haut des marches, livide, les mains tremblantes au-dessus de son sac cabas en cuir. Il regardait sa femme, puis moi, incapable d’articuler une phrase cohérente, dévoré par la lâcheté qui l’avait toujours caractérisé dès qu’il fallait choisir entre la complaisance et le courage.

Le portail en fer forgé coulissa lentement. Deux véhicules s’immobilisèrent au pied de la malouinière : une estafette bleue de la gendarmerie nationale et une berline noire aux vitres légèrement teintées, suivie d’une camionnette blanche de déménagement. De la berline descendit Maître Tanguy Le Bihan, l’huissier de justice qui administrait les affaires de la famille depuis trois décennies, portefeuille en cuir sous le bras et insigne tricolore au revers de sa veste. Deux militaires en uniforme descendirent du second véhicule, d’un pas mesuré mais déterminé, menés par l’adjudant-chef Guivarch, un homme aux tempes grisonnantes que je connaissais depuis son enfance à Cancale.

— Que signifie ce cirque ? glapit Astrid, dont la voix perdit instantanément de son assurance pour adopter ce timbre suraigu propre aux personnes acculées. Maryvonne, tu es devenue complètement folle ! Tu appelles les gendarmes chez toi ? Tu veux te couvrir de ridicule devant tout le quartier ?

Elle n’avait rien compris. Rien du tout. Elle pensait encore que nous étions dans une simple querelle domestique, une dispute de famille bourgeoise où l’on lave son linge sale derrière les tentures damassées pour sauver les apparences.

— Je ne suis pas chez moi pour quelques heures encore, répliquai-je avec un calme qui sembla la déstabiliser davantage que des hurlements. Mais toi, Astrid, tu es entrée ici par effraction morale et matérielle. Et ton séjour prend fin à cette seconde précise.

Maître Le Bihan gravit les marches d’un pas lourd, ses souliers impeccables claquant contre la pierre. Il jeta un regard froid sur le portrait d’Harold jeté par terre dans le vestibule, le cadre doré fendu à l’angle inférieur. Un froncement de sourcils trahit son indignation. Il salua courtoisement la cour d’un signe de tête et se tourna vers Thomas, puis vers Astrid.

— Madame Astrid Morvan, épouse de Kerlec’h ? demanda-t-il d’une voix neutre, impersonnelle, celle de la loi qui s’abat sans passion.

— Oui, c’est moi ! cracha-t-elle en croisant les bras sur ma chemise en lin blanc. Et vous n’avez aucun droit de débarquer ici sur dénonciation de cette folle. Mon mari est le propriétaire des lieux par succession anticipée. Il a signé les papiers il y a un an ! Vous perdez votre temps.

Thomas ouvrit la bouche, la referma, semblable à une carpe tirée hors de l’eau. Il était devenu blême, une sueur froide perlant à la racine de ses cheveux bruns.

— Maman… murmura-t-il d’une voix brisée. Qu’est-ce que tu as fait ?

— Ce que ton père m’avait demandé de faire le jour où tu montrerais que tu n’as ni honneur, ni mémoire, mon fils.

Je tendis le document à Maître Le Bihan, qui en possédait déjà la copie conforme certifiée dans sa serviette. L’huissier déplia le feuillet timbré, frappé du sceau rouge du notariat de Rennes.

— Madame, Monsieur, commença l’officier ministériel, je suis mandaté ce jour par Maître Rochefort, notaire associé, agissant à la requête de Madame Maryvonne de Kerlec’h, ici présente. J’ai en ma possession l’acte de donation-partage établi en date du 14 octobre 2023, portant sur le domaine dit du Val-Rive, ainsi que le constat de révocation de plein droit notifié ce matin même à neuf heures au greffe du tribunal judiciaire de Saint-Malo.

Astrid éclata d’un rire forcé, sans joie, presque hystérique.

— La révocation ? De quoi parlez-vous ? La donation était irrévocable ! Notre avocat à Paris a tout vérifié avant le mariage. Une donation entre vifs ne se reprend pas, bande d’incompétents de province !

L’adjudant-chef Guivarch s’avança d’un pas, posant une main ferme sur son ceinturon. Son regard se posa sur ma joue, où la marque rouge des cinq doigts d’Astrid virait déjà au pourpre foncé.

— Madame, vous feriez bien de baisser d’un ton. D’abord parce que nous venons de constater visuellement des violences volontaires sur personne vulnérable commises à notre arrivée. Ensuite parce que vous n’êtes pas chez vous.

Maître Le Bihan ajusta ses lunettes et commença la lecture du document d’une voix posée qui résonna dans le grand vestibule silencieux :

— « Par dérogation expresse aux règles supplétives, la présente libéralité consentie à Monsieur Thomas de Kerlec’h portant sur la nue-propriété du manoir du Val-Rive est assortie d’une condition résolutoire expresse et potestative, stipulée sous clause d’usufruit total et perpétuel au profit exclusif de Madame Maryvonne de Kerlec’h, assortie d’un droit d’usage et d’habitation incessible. Article sept : Tout acte d’entrave à la jouissance paisible de l’usufruitière, tout changement non concerté des accès physiques ou domotiques, tout déplacement ou dégradation du patrimoine mobilier inventorié aux annexes C, ainsi que toute atteinte physique ou verbale grave commise par le donataire ou son conjoint à l’encontre de la donatrice, emportera révocation de plein droit de la donation pour cause d’ingratitude et inexécution des charges, sans qu’il soit besoin d’une mise en demeure préalable. »

L’huissier s’arrêta, releva la tête et planta ses yeux dans ceux de mon fils.