— Moderniser la famille, Thomas ? Est-ce moderniser que de jeter le portrait de ton père dans la poussière ? Est-ce moderniser que de laisser cette femme porter les vêtements de ta mère tout en m’interdisant le seuil de ma propre maison ?
Il s’effondra sur une chaise du couloir, la tête entre les mains, pris de sanglots secs et convulsifs.
— J’avais des dettes, maman… Des dettes de jeu… Astrid a payé la première tranche il y a six mois. En échange, elle m’a fait signer des procurations, elle m’a fait croire qu’en prenant le contrôle du manoir, on pourrait hypothéquer une partie des dépendances pour financer son projet et tout rembourser… J’étais pris au piège.
Je restai debout devant lui. Je ne ressentais ni haine, ni pitié, seulement cette immense déception, lourde et froide comme une ancre de marine qui s’enfonce dans la vase.
— Ton père et moi avons travaillé toute notre existence pour que tu n’aies jamais à courber l’échine devant personne. Nous avons sauvé les pêcheries quand la crise a frappé, nous avons gardé chaque pierre de cette maison pour toi. Et toi, pour payer des folies dans des cercles parisiens, tu as vendu ton âme à une courtisane sans scrupules, et tu lui as livré le tombeau vivant de ta lignée.
L’adjudant-chef Guivarch reparut à la porte.
— Madame de Kerlec’h, Madame Morvan a été placée en garde à vue pour violences volontaires et menaces réitérées. Nous devons également entendre Monsieur votre fils pour complicité d’entrave et vérification des déclarations concernant les infractions domotiques.
Thomas releva des yeux épouvantés.
— Garde à vue ? Mais non… je suis le fils de la famille ! Maman, dis-lui !
— Fais ton devoir, Thomas, dis-je simplement en me détournant vers le salon. Pour une fois dans ta vie, réponds de tes actes devant des hommes au lieu de te cacher derrière les jupes de ta mère ou les caprices de ta femme.
Guivarch posa sa main sur l’épaule de Thomas. Sans opposer la moindre résistance, complètement anéanti, mon fils se leva et franchit le perron, tête baissée, sous le regard impassible des ouvriers déménageurs qui commençaient à décharger des cartons vides pour vider les affaires d’Astrid.
L’après-midi s’étira lentement, rythmée par le travail méthodique de l’huissier et des déménageurs. Chaque valise griffée d’Astrid, chaque robe en soie achetée avec l’argent qu’elle prétendait posséder, chaque flacon de parfum coûteux fut empilé sans ménagement dans la camionnette de déménagement réquisitionnée. Les meubles modernes en similicuir furent démontés et évacués vers un garde-meuble sécurisé aux frais de la partie débitrice, selon les termes de l’ordonnance d’expulsion d’urgence que Maître Le Bihan avait fait valider en référé secret dès la veille.
Car je n’avais rien laissé au hasard. Quand, dix jours plus tôt, j’avais découvert par hasard dans les relevés bancaires partagés des mouvements anormaux et que mon ancien jardinier m’avait rapporté les propos triomphants d’Astrid au village — se vantant auprès des commerçants qu’elle serait bientôt « la seule maîtresse à bord du grand domaine » —, j’avais immédiatement consulté Maître Rochefort.
Mon mari Harold avait toujours été un homme prudent. Lorsqu’il avait rédigé la donation-partage avant son départ pour son dernier voyage, il avait insisté pour insérer ce que les juristes appellent une « clause léonine inversée », une arme nucléaire juridique conçue pour s’activer en cas de trahison filiale caractérisée. Thomas n’avait jamais été propriétaire que sous condition suspensive d’honorabilité et de respect absolu de mon usufruit. En changeant les codes d’accès et en s’en prenant à ma personne, ils avaient eux-mêmes tourné la clé de leur propre bannissement.
Vers dix-sept heures, le calme revint enfin sur le Val-Rive.
La cour était déserte. La camionnette de déménagement était partie vers la zone industrielle de Saint-Malo. Les gendarmes avaient emmené Thomas et Astrid à la brigade. Seul Maître Le Bihan restait encore, assis au bout de la table nettoyée de son adhésif noir, terminant de parapher les procès-verbaux de réintégration des lieux.
— Tout est en ordre, Madame de Kerlec’h, dit-il en me tendant son stylo pour ma dernière signature. Vous êtes légalement, physiquement et juridiquement réinstallée dans l’intégralité de vos prérogatives. Une copie du procès-verbal a été transmise au procureur de la République pour les suites pénales concernant l’agression.
— Merci, Tanguy, dis-je doucement. Harold aurait été fier de votre travail.
— Harold savait que vous n’aviez besoin de personne pour tenir la barre, Maryvonne, sourit le vieux juriste en rangeant ses dossiers. Prenez soin de vous. Et si vous avez besoin de faire changer les serrures par des modèles traditionnels en fonte…
— C’est déjà commandé. Le serrurier de la rue Saint-Vincent arrive avant la tombée de la nuit. Fini la domotique et les boîtiers électroniques. Rien ne vaut une bonne clé en fer forgé gardée dans la poche de son tablier.
Une fois l’huissier parti, je me retrouvai seule dans l’immense malouinière. Le silence retomba, épais, solennel, à peine troublé par le cri des mouettes qui tournoyaient au-dessus de la toiture d’ardoise et le clapotis de la marée montante contre les falaises en contrebas.
Je descendis sur le perron avec un seau d’eau tiède, une brosse en chiendent et du savon noir. À genoux sur les dalles de granit baignées par la lumière dorée de la fin d’après-midi, je frottai méthodiquement les taches rouges laissées par les fraises de Plougastel écrasées. L’eau rougie s’écoulait le long de la pente, emportant avec elle les derniers vestiges de cette matinée de fureur.
Puis, je ramassai les pommes reinettes qui n’avaient pas été endommagées, les essuyai sur mon tablier et les remis dans mon panier d’osier réparé.
En rentrant dans le vestibule, je m’approchai du grand portrait d’Harold. Le cadre en chêne doré était fendu à sa base, mais la toile, miraculeusement, était intacte. Les yeux clairs de mon mari, peints par un artiste brestois quarante ans plus tôt, semblaient me contempler avec cette ironie bienveillante qu’il arborait toujours face aux petits esprits.