Il tenta de sortir une arme automatique de sa poche intérieure dans un geste désespéré.
Mon père ne lui en laissa pas le temps.
Il bondit sur une distance de cinq mètres avec une explosion de puissance athlétique terrifiante. En un éclair, son bras gauche frappa le poignet armé de Vance, faisant voler le pistolet par-dessus la rambarde de sécurité, droit dans le vide vertigineux sept étages plus bas. De sa main droite, mon père saisit Vance à la gorge, soulevant presque l’homme de terre pour le plaquer sans ménagement contre le treillage métallique de l’héliport.
— Vingt ans, Gabriel, souffla mon père à quelques centimètres de son visage terrifié. Vingt ans que j’attends le prétexte légitime pour effacer le dernier vestige de votre lignée de chiens de guerre. Tu as osé toucher à ma fille. Tu as transformé sa vie en enfer. Tu as cru que j’étais devenu un vieillard inoffensif.
— Daniel… pitié… supplia Vance, ses mains griffant vainement les avant-bras d’acier de mon père. J’ai des milliards… des comptes numérotés… tout ce que tu veux… je peux te rendre riche…
— Je suis déjà riche, Gabriel. J’ai une fille qui porte le courage de sa mère. Et toi, tu n’as même plus de tombe où reposer.
D’un mouvement d’une effroyable simplicité, mon père exerça une torsion brutale de ses poignets en saisissant la nuque de Vance. Un craquement sec et net résonna sur le toit, étouffé aussitôt par le vacarme assourdissant des deux hélicoptères de combat qui surgirent enfin au-dessus du bâtiment, illuminant la terrasse de projecteurs blancs aveuglants de dix millions de bougies.
Le corps sans vie de Gabriel Vance glissa mollement le long du grillage pour s’affaisser dans une mare de neige fondue.
Le vent furieux des rotors plaqua mes vêtements contre mes blessures, mais je ne ressentais plus aucune douleur. Une douzaine d’opérateurs en tenue de combat intégrale, lourdement armés et portant les insignes officiels des forces d’intervention spéciales, descendirent le long de cordes lisses avec une discipline parfaite, sécurisant immédiatement chaque recoin du toit.
L’un d’eux, portant les galons de colonel, s’avança vers mon père et claqua un salut militaire impeccable malgré le souffle tempétueux des pales.
— Colonel Daniel Mercier. La zone est sous contrôle total. Nos équipes au sol ont appréhendé les fuyards et sécurisé le reste du complexe hospitalier. Le traître dans la chambre 412 a été placé sous mandat d’arrêt pour haute trahison et complicité de tentative d’assassinat en bande organisée.
Mon père ne rendit pas le salut. Il avait déjà retiré ses gants en cuir pour les jeter sur le cadavre de Vance.
— Oubliez le protocole, Marc, dit-il d’une voix sourde et épuisée. Préparez la civière médicale pour ma fille. Nous partons.
L’officier s’effaça immédiatement pour laisser passer deux infirmiers militaires équipés d’un brancard de transport héliporté. Avec une douceur infinie, ils me soulevèrent et m’installèrent à bord du premier hélicoptère.
Mon père monta le dernier, s’asseyant sur le banc métallique juste à côté de moi. Il me prit la main. Pour la première fois depuis cette interminable nuit de cauchemar, ses doigts n’étaient plus crispés sur la crosse d’une arme à feu. Ils étaient chauds, protecteurs, tremblant légèrement sous l’effet de l’adrénaline qui refluait lentement.
L’appareil s’éleva dans les cieux sombres, laissant derrière lui les lumières scintillantes de la ville et les ruines d’une vie qui n’avait été qu’une illusion.
— Où allons-nous, papa ? demandai-je d’une voix faible, le regard perdu dans les nuages d’hiver qui défilaient sous nos pieds.
Mon père regarda vers l’horizon lointain, là où l’aube naissante commençait à teinter le ciel d’un ruban d’or et d’acier.
— Vers un endroit où personne ne viendra jamais chercher de dettes, Audrey. Vers un endroit où nous pourrons enfin réapprendre à vivre sans avoir besoin de mentir. Ton mari passera le reste de ses jours derrière les barreaux d’une prison de haute sécurité pour terrorisme et tentative de parricide. Quant à moi… le Fantôme a accompli sa dernière mission ce soir.
Il passa son bras valide autour de mes épaules pour me protéger des turbulences de l’appareil.
Je fermai les yeux, bercée par le grondement puissant des turbines. La jeune femme vulnérable, naïve et brisée qui gisait quelques heures plus tôt dans ce lit d’hôpital venait de mourir dans les décombres de la chambre 412. À sa place, au cœur de cette nuit de sang et de fer, une nouvelle femme était née : la digne fille de Daniel Mercier, prête à affronter l’avenir, le regard fixé sur les ombres que nous venions enfin de dissiper.